Alors, en vrac: une psychanalyse de groupe visant à soigner des mangeurs de yaourts compulsifs, une psychologue aux allures Boccolinienne toujours enfouie dans son carnet, un homme qui a perdu ses lunettes dans la Loire, des agents du FBI, des loup-garous, des vampires, des explosions, de l'action...
Et le pire, c'est que tout ça a un rapport.
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Chapitre 1
– Bonjour je m'appelle Marie et je suis une ancienne mangeuse de yaourt. Cela fait maintenant deux semaines que j'ai arrêté.
Tout le monde applaudit la performance en hochant la tête compatissant à ton sort, comprenant tout ce qu’elle ressentait, étant eux-mêmes passés par là. L'organisatrice du groupe qui apparemment s'en foutait royalement lâcha tout de même un bravo en approuvant faussement de la tête sans quitter des yeux le carnet qu'elle tenait dans ses mains sur lequel elle notait certainement des choses d’une grande importance mais probablement aussi des choses qui n'avaient rien à voir avec le sujet de la discussion en cours autour d’elle.
Pendant qu’elle se rasseyait sur sa chaise, un gars se leva de celle d’à côté pour continuer le tour du groupe.
– Moi c'est Jean. Vous me connaissez déjà depuis quelque temps. J'ai pas touché à un yaourt depuis trois mois, dit-il fier de lui.
Les autres applaudirent mais l'organisatrice toujours sans lever la tête et, comme si c'était quelque chose de convenu à l'avance, une habitude en quelque sorte, lança sur un ton de remontrance exaspérée:
– Jean…
– Bon d'accord j'ai touché à un crème de yaourt avant-hier. Mais j'en ai pris que la moitié, se défendit-il. Et puis une crème de yaourt c’est pas vraiment un yaourt. Hein ? demanda-t-il aux témoins. Si ?
Mais tous se mirent à regarder leurs chaussures alors qu’ils y découvraient une crasse qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, comme par hasard. Un regard sévère de l'organisatrice lui fit avouer qu'il l'avait finie 1 heure plus tard et qu'il en avait pris deux autres le lendemain.
Il s'écroula alors sur la chaise laissant la place au suivant...
D'une voix quelque peu hésitante, peut-être honteuse, la personne suivante se lança dans ses présentations:
– Heu... bonjour... Moi c'est heu... Cyril...
Avant qu'il n’ait eu le temps d’achever sa phrase les autres lui lancèrent un chœur de "bonjour Cyril" qui se ficha comme une flèche droit dans son cœur avant de continuer.
– Heu... en fait je crois que je me suis trompé de groupe...
Myriam, l'animatrice du groupe, lui jeta alors un regard noir froid par dessus ses petites lunettes en demi-lune cerclées de plastique noir, un regard qui semblait dire qu'il est encore moins bienvenu que les autres personnes.
C'est vrai quoi! Après tout, elle n'avait pas à s'occuper en plus des gens qui se trompaient.
– Heu... je cherche les alcooliques en fait.
– Alcooliques anonymes ou alcooliques du week-end? répondit la voix glaciale de l'animatrice.
– Alcooliques du week-end.
– 5e niveau, 1er porte à gauche, salle 51!
Et l'homme d'endosser son sac « vive le sport » duquel on entendit poindre quelques notes cristallines et étouffées, comme du verre qui s'entrechoquait peut-être, puis il s'en alla, rejoignant ses camarades de week-end, mais ceci est une autre histoire.
Myriam, quant à elle, retourna à son mystérieux carnet de notes sur lequel elle semblait ne pas prendre réellement des notes mais plutôt esquisser quelque étrange objet. Par moment on pouvait même voir une certaine dose de ravissement qui éclairait son visage, mais seulement l'espace d'une fraction de seconde après laquelle elle consultait sa montre avec un regard qui semblait dire : « c’est pas l’heure là ? » et laissait son visage s'assombrir à nouveau. Car non, il n’était pas l’heure. Encore une demi-heure, pensa-t-elle. Du moins c'est que l'on put lire dans son regard.
La séance toucha à sa fin, tous se furent confessés de plus ou moins bonne volonté sous l'insistance de l'animatrice, et de son fameux regard de glace qui ferait plier le plus expérimenté des agents russes et certaines belle-mères peu expérimentées. Elle lâcha par moments à son auditoire un de ses célèbres conseils sur la dépendance au yaourt. Et tout cela sans jamais perdre de vue plus d'une seconde le carnet de notes certainement noirci par ses mystérieux croquis.
Myriam se leva alors et observa son groupe. Sa longue et large robe d'un noir uni tombait jusqu'à ses pieds joints, ses mains croisées dans le dos, serrant fermement son carnet de notes, et ses yeux scrutant par dessus ses lunettes les 15 hommes et femmes du groupe, laissent présager l'énonciation de quelque sévère sentence. Une sorte de rituel.
Puis elle désigna l'un des hommes d'un index accusateur.
– Michel, vous êtes aujourd'hui le maillon faible du groupe.
Chapitre 2
Après le jugement rendu par Myriam, qui s’était pour l'occasion muée en juge et juré puis en bourreau, les mangeurs de yaourt anonyme sortirent de la salle suivis de près par l'animatrice qui ferma aussitôt la porte à clé et se précipita dans les marches pour sortir le plus vite possible du grand bâtiment et se rendre certainement chez elle, sans demander son reste, n’adressant ni un seul regard, ni un seul sourire aux personnes qu'elle croisa dans le métro. Ce qui passa évidemment totalement inaperçu vu que chaque usager agissait exactement de la même façon.
Puis arriva le week-end qui passa en quelques jours, de la même façon arriva et passa le jour suivant et le jour d'après et ainsi passa la semaine qui finit comme de coutume par le vendredi. Vendredi qui amena avec lui sa fameuse réunion des mangeurs de yaourts anonymes.
Marie prit place au milieu du groupe, face à l'animatrice qui aurait parfaitement sa place dans des émissions télévisées du style « mort en direct » ou « aujourd'hui condamnons à la chaise électrique » qui n'existaient heureusement pas, essayez donc de vous rendre compte: une à deux heures d'émission en direct avec une présentatrice comme celle-ci.
Bref, revenons à nos mangeurs de yaourts. Qui ne sont pas tous là d'ailleurs, n'ayant certainement pas jugé nécessaire de venir à cette session. D'autres qui n'étaient pas là la semaine passée étaient venus cette fois-ci, parmi eux certains semblaient même être nouveaux. Et comme de coutume au commencement de la réunion les anciens laissèrent les nouveaux se présenter en premier, certainement par pur sadisme.
L'un de ces nouveaux se leva raide comme un piquet invité par une aiguille qui s'était étrangement frayé un chemin jusqu'à son fessier. L'homme était de taille moyenne et plutôt mince, il était mal rasé et semblait avoir une mine défaite. Son regard, en se posant sur les femmes du groupe faisait apparaître à la commissure de ses lèvres de la bave écumante, on aurait pu penser que sa langue allait sortir de sa bouche et se dérouler jusque par terre et que ses yeux allaient sortir de leur orbite manière Tex Avery. Mais s'il n'en fut rien c'est bien parce que les lois physiques toons ne pouvaient s'appliquer à celles des humains.
– Bonjour je m'appelle Denis et moi aussi je suis accroc au sexe sous toutes ses formes.
– C'est pas ici, lui répondit sèchement l'animatrice sans même prendre la peine de lever les yeux de son éternel carnet. Niveau 6, 9e porte à gauche. Salle 69.
– Ah! OK! Merci! répondit-il en ramassant son sac duquel débordaient de petites boites d'allumettes.
En y regardant de plus près on aurait pu se rendre compte que ce n'était pas le genre d'allumettes auxquelles on pouvait mettre le feu sans risquer d'avoir une étrange odeur de latex qui pénétrait dans les narines.
Et Denis s'en alla laissant derrière lui le groupe des mangeurs de yaourts et partant rejoindre celui des « inconditionnels du sexe à pratiquer en duo ou en trio voire plus si affinités et dans tous les sens » mais ceci aussi est une autre histoire.
Au bout d'un quart d'heure de tour de table vint celui de Marie qui expliqua avec un rire convulsif et très vaguement communicatif que pour palier à son problème de yaourt elle avait dû se mettre aux différents rhums arrangés mais que le rhum arrangé danette chocolat noir et fromage ça n'était pas si bon que ce que l'on pouvait croire.
Puis vint le moment des bons conseils de madame Myriam qui promulgua sans regarder personne afin de pouvoir ne pas lâcher des yeux son mystérieux carnet de notes. Et une nouveauté dans la thérapie par rapport à la semaine précédente elle passa en boucle pendant 15 minutes des publicités Danone à la « on r'met ça », 15 minutes vous me direz que ca n'est pas bien long mais en même temps tentez l'expérience et vous verrez, il paraîtrait que les véritables drogués eux peuvent tenir jusqu'à une heure, à vérifier.
Puis vint enfin le moment du jugement, les coeurs bondirent dans les cages thoraciques, les souffles retenus et tout le monde en attente de la désignation du maillon faible du jour.
La femme désignée, une certaine Françoise, s'écroula sur son siège, dépitée en marmonnant que la crème de yaourt citron ca lui réveillait les yeux le matin.
Chapitre 3
Voici un nouveau vendredi qui vit poindre une nouvelle réunion des mangeurs de yaourt anonymes, la troisième à laquelle participait Marie. Cette fois-ci, le perdu du jour était un certain Gilles et, à en croire certains dires, pour lui ce n’était pas une nouveauté que d'être perdu.
– ...on l'a retrouvé une fois dans un placard, lui souffla Jean son voisin de chaise qui avait sauté la réunion de la semaine précédente. Il en est sorti en regardant en l'air et autour de lui, les yeux dans le vague. A mon avis il ne savait même pas ce qu'il cherchait.
L'homme n'eut même pas le temps de se présenter au groupe que Myriam lui jeta déjà un regard noir et pesant, opprimant et lui lança:
– C'est pas ici, tu t'es encore perdu.
– Ah bon? rétorqua l'autre les sourcils froncés cherchant apparemment à apercevoir quelque chose, car de toute évidence sa maladie était contagieuse et même ses lunettes s'étaient perdues dans un coin de rue.
– Oui, souffla une Myriam exaspérée. C'est l'escalier B jusqu'au troisième niveau, puis le G jusqu'au 2e sous sol, puis tunnel sous terrain jusqu'au bâtiment Piboules, là c'est l'escalier nord-nord-ouest jusqu'au niveau 8 zone jaune où tu prends la passerelle qui mène au bâtiment Séquoia. Et pour finir escalier vert jusqu’au niveau 1, salle ZXBFYN427823.
– Bon, ben… OK
Et l’homme de faire volte-face et de faire un premier pas en direction de la sortie.
Faisons une rapide description de cet homme. Il est de taille moyenne (d’après lui), disons plutôt petit (d’après d’autres sources), il est habillé d’un pull et d’un jean parfaitement basiques, classiques, rien de réellement distinctifs dans tout cela si ce n’est ce collier qui porte son nom et la laisse qui y est accrochée et qui traîne pour l'heure au sol.
– Excusez-moi, lui lança Marie.
Gilles se retourna avec la lenteur d’un homme qui n’est pas du tout pressé, un sourire idiot, naïf, s’accrocha sur ses lèvres, ses yeux scrutèrent devant lui à la recherche d’une forme, d’une silhouette, d’une couleur peut-être.
– Vous oubliez votre sac, l’informa-t-elle.
– Mon sac? fit-il surpris. Ah ouais, dit-il en ouvrant de grands yeux et en lançant un sourire de grande reconnaissance. Merci, rajouta-t-il en ramassant son sac duquel pendait une boussole et une carte de l’Espagne.
Evidemment, vous allez me dire qu’il n’est pas aisé de retrouver son chemin dans Paris avec une telle carte, car même si la France et l'Espagne se trouvent juste à côté l'un de l'autre ces deux pays ne se ressemblent pas pour autant. Et vous aurez bien sûr raison d'autant plus que cet homme serait capable de se perdre dans son placard à linge même s'il en avait un plan très détaillé du style 1er veste à gauche et 2e pantalon à droite jusqu'à la 1er chemise (signalons que son placard contient justement une veste, 2 pantalons et 1 chemise).
Puis la réunion reprit son cours, perturbée une fois encore par un grand boum suivi d’un discret « s'cusez-moi M'sieur » à peu près inutile lorsque l’on s’adresse à une porte en métal qui est rarement à l'écoute des gens et qui se met souvent en travers de leur route, en particulier sur celle de ceux qui n'y voient guère plus loin que le bout de leur nez, ceux pour qui l'horizon se trouve généralement au bout de leurs doigts déjà très flous mais ceci est un autre mouton alors revenons aux notres.
Maintenant donc que l'intrus de la semaine était parti rejoindre son troupeau les présentations purent suivre leur cours. Les véritables mangeurs de yaourts anonymes étaient là face à notre animatrice de choix et écoutèrent les lamentations de leurs partenaires de souffrance.
Suivit à ceci un nouveau quart d'heure de pubs Danone avec des joueurs de foot puis de rapides conseils dispensés sans conviction par la maîtresse en la matière. Comme d'habitude elle noircissait les pages de son carnet, comme d'habitude elle ne prêtait aucune attention à ses convives pendant qu'elle répétait comme une machine les phrase qu'elle leur lançait chaque semaine. Mais quelque chose avait changé dans son attitude, dans son expression. Un léger sourire démoniaque fendait son visage et son regard lançait des éclairs, il était empli d'une détermination farouche comme jamais les mangeurs de yaourts anonymes n'avaient pu l'observer.
La réunion se termina très tot ce vendredi-là, en un peu plus d'une demi heure presque tout fut bouclé.
– Excusez-moi! lança Jonathan, l'un des mangeurs de yaourts, tandis que myriam commençait à virer tout le monde.
– Oui? lui jeta-t-elle en affichant une parodie de sourire et en le foudroyant du regard.
Si l'homme avait pu disparaître d'un petit pof, ne laissant sur place que ses chaussures et ses vêtements, il l'aurait fait. Malheureusement il n'était pas un démon ou bien encore un vampire (ces derniers vivent exclusivement en Pennsylvanie, dit-on). Aussi se concentra-t-il sur le fait qu'il se trouvait actuellement en Pennsylvanie, son esprit y crut, lui, mais il n'y eut que son esprit, ce qui ne fut pas suffisant pour le transformer en chauve-souris.
Il se mit alors simplement en boule, offrant le moins de surface possible au terrible regard de l'animatrice.
Comme la réponse ne vint pas Myriam se retourna et partit sans même prendre la peine de fermer la porte.
Quelqu'un vint l'aider à se relever. Il le trouva tout tremblant.
– Je... je... je voulais juste lui siii... gnaler... qu'elle n'avait pas... pas... dé éééésigné le maillon faible, parvint-il à dire le souffle court.
Les mangeurs de yaourts quittèrent la salle. L'un d'eux aidait Jonathan à marcher, il était encore tremblant comme un chat allant chez le vétérinaire, il sentait encore le regard de Myriam le transpercer, gelant presque son sang au point de l'immobiliser dans ses veines et coupant sa respiration. « La farce est avec elle », auraient dit certaines personnes bien connues d'un public et d'autres ne se seraient certainement pas gardées d'ajouter que ce soir-là la pleine lune brillerait dans le ciel, ce qui n'a rien à voir mais qui me permet de faire avancer un peu mon histoire.
Il était 19h00, le soleil commençait à se rapprocher de l'horizon, d'ici deux heures on aurait droit à un magnifique couché de soleil.
Ce que fit remarquer Jean à Marie en glissant à son oreille qu'il aimait voir les couchés de soleil sur un bateau mouche.
– Puis-je t'inviter au restaurant? lui demanda-t-il ensuite.
– ... dit-elle en regardant la Seine qui coulait au loin.
– On pourrait manger sur un bateau mouche, proposa-t-il.
Puis, n'attendant pas sa réponse, il la prit délicatement par le bras et la dirigea vers les quais.
Ils prirent leurs places sur l'une des embarcations, s'installèrent à l'une des tables du restaurant. Et, tandis que le bateau se mettait à glisser lentement sur l'eau avec pour seul bruit celui du clapotis de l'eau que l'on parvenait à percevoir légèrement derrière le boucan des moteurs.
A la fin du repas ils se dirigèrent vers la proue du navire, au loin le soleil flirtait avec l'horizon, sur les berges c'étaient les couples qui flirtaient et dans l'eau les rares poissons avec les bouteilles en plastique, les roues de voiture, en bref avec la mort dispensée par la pollution humaine.
– Voici le pont d'Alma, indiqua Jean en désignant de son index l'édifice de métal vert qui enjambait de la Seine.
– Encore! s'exclama Marie qui avait vaguement suivi les explications de Jean entre deux siestes rapides.
– Bin ouais on tourne un peu en rond quand même, précisa-t-il sans oser avouer qu'il n'avait entendu parler que de ce pont-là.
– Tiens regarde, dit Marie en reconnaissant une silhouette sur le pont.
Jean reconnut à son tour Gilles, celui qui s'était trompé de réunion quelque temps plus tôt.
Le transfuge de la réunion des grands perdus était penché par dessus le pont. Il semblait chercher quelque chose qu'il aurait perdu dans le cours d'eau.
– On dirait qu'il cherche quelque chose, fit-elle remarquer.
– Ouais, je crois qu'il cherche ses lunettes, annonça-t-il. On dit qu'il les aurait perdues il y a longtemps dans la Loire, expliqua-t-il. On dit que c'est depuis ce jour-là qu'il est ainsi. Certains, qui l'ont connu avant cette histoire, disent qu'il n'était pas comme ça.
– Comment était-il alors?
– Je ne sais pas vraiment, je ne l'ai jamais connu, je ne lui ai jamais parlé, à part bien sûr une fois pour lui indiquer la sortie d'un placard dans lequel il s'était perdu. J'ai entendu dire qu'il aurait pu réaliser de grandes choses mais que le destin en avait décidé autrement et avait scellé son sort. La légende dit qu'il doit retrouver ses lunettes pour accomplir ses… ses choses.
– Ses choses? répéta Marie
– Je ne sais pas ce que c'est. Personne ne le sait. D'ailleurs comment savoir si tout cela est vrai.
La légende, répéta-elle en elle même.
– Mais, s'étonna-t-elle soudain. On est sur la Seine là. Tu m'as dit qu'il les avait perdues dans la Loire ses lunettes.
– Oui, bin tu sais sans ses lunettes...
Suivi un long silence de réflexion et de contemplation tandis que le disque orangé disparaissait derrière un immeuble.
– Tiens, je vais te montrer quelque chose, s'enquit Jean en se penchant par dessus bord.
– Quoi donc?
– Monte sur la balustrade.
– Quoi?
– Monte, fais-moi confiance.
Ce qu'elle fit tandis qu'il l'aidait à monter et la maintenait par les hanches. Devant elle se tenait désormais tout ce qui faisait Paris, ses immeubles et son constant nuage de pollution. L'air doux de cette chaude soirée d'été lui caressait le visage et faisait voltiger ses cheveux. Elle sentait encore sur son visage et ses bras la douce chaleur du soleil déclinant. C'était un instant qui lui semblait magique au point de...
Elle tourna la tête, intriguée, cherchant à débusquer quelque étrangeté.
– C'est quoi ça? demanda-t-elle.
– C'est quoi ça quoi? rétorqua-t-il.
– Tu n'entends pas... cette musique.
Il se concentra à son tour et entendit lui aussi cette petite musique colportée par le vent qui semblait naître de la magie même du moment présent, une musique qui semblait n'exister que pour nos deux protagonistes. Il entendit lui aussi cette voix féminine monter tout doucement jusqu'à atteindre quelque sommet probablement jamais atteint.
– NAAAAAAAAAAAA NIIIIII NAAANIIIIIIII NAAAAALALAAAAAAAA... tenta d'imiter Marie sans grand succès.
– Je ne sais pas, la coupa Jean en hurlant pour se faire entendre. Faisons comme si la musique n'était pas là. Ferme les yeux.
Elle le fit pendant qu'il écartait ses bras sur un léger roulement de tambour de cette étrange musique.
Elle sourit, puis éclata de rire. Puis son imagination l'emporta, comme si son esprit avait pu se détacher d'elle et s'envoler, voltigeant autour tout en prenant de la hauteur sans la perdre de vue...
– Jack, fit-elle.
... Elle n'entendait plus rien comme si la réalité n'avait plus d'importance. Comme si cette réalité avait perdu toute substance. Son imagination continuait à s'envoler, prenant de l'altitude tel un grand et majestueux oiseaux, occultant cette réalité désormais inexistante à ses sens...
– Jack, répéta-t-elle.
... à s'envoler la menant vers d'autres mondes dont elle était la pionnière et la créatrice. C'était comme un rêve. Un rêve grandiose qui avait vu le jour en elle et en elle seule, et qui maintenant grandissait, prenait de la maturité, se nourrissant de son imagination. Elle se sentait la déesse d'un monde nouveau, un monde qui n'appartenait qu'à elle et qu'elle pouvait modeler à sa guise, tel un condor dominant la planète...
Jusqu'à ce que la réalité se souvienne que c'était elle la maîtresse de ces lieux, la submergeant soudain de ses ondes, claquant comme un élastique, et lui jetant à la figure ce monde dont elle n'avait plus conscience.
Paris, les ponts, le bateau mouche et...
La Seine!
– Je ne sais pas nager, laissa-t-elle alors tomber, prise d'une soudaine peur panique.
La musique s'enraya aussitôt et s'arrêta.
La magie du moment tomba comme une goutte tombe du ciel et s'écrase sur le sol, disséminant des réminiscences d'elle même qui n'eurent aucune répercussion sur cette bonne vieille réalité
Elle descendit de la balustrade alors que Jean tentait vainement de lui expliquer qu'il ne s'appelait pas Jack.
Pendant ce temps le soleil se couchait et une lune ronde le remplaçait.
Chapitre 4
Le soleil avait totalement disparut sous la ligne d'horizon lorsqu'ils posèrent pied à terre.
La lune le remplaçait amplement. Une lune ronde et incroyablement blanche laissant apparaître ici et là ses fameuses tâches, ses ombres, ses reliefs. Cette lune-là on la voyait beaucoup dans les films. Dans certains de ces films où on avait d'ailleurs l'impression que la lune n'avait pas de cycles mais qu'elle était toujours pleine.
Autour de cette lune le ciel était piqué de points scintillants laissés là par les divinités aux dires des navigateurs afin de guider ces sombres héros de la mer dans leurs traversées des océans du vide.
Cette lune. Majestueuse. On était persuadé que d'un moment à l'autre on verrait la silhouette d'un vélo passer en premier plan, mais aucun extra terrestre n'avait atterri dans le coin ces derniers temps.
C'était cette lune là lors de telles nuits d'angoisse profonde qui avait inspiré et inspirait toujours les auteurs de fantastique, donnant libre cours à leur imagination faisant naître nombre de légendes.
Pour vous situer c'était le genre de nuit pendant lesquelles des groupes vêtus uniformément de noir, croix renversées tombant sur la poitrine et peau percée à de multiples endroits de mise, des cheveux encadrant un teint franchement blafard, limite fantomatique, se réunissent dans des cimetières autour de thèmes culturels tels que écorchage de mouton, égorgement de poulet ou viol collectif.
C'était le genre de nuits pendant lesquelles des hommes portant des uniformes noirs de la tête aux pieds marmonnent en cœur de longues incantations dans une langue vaguement connue d'eux seuls pendant qu'au centre d'un pentacle tracé au sol à la craie noire et délimité par des bougies noires elles aussi (la flamme aurait été noire elle aussi s'ils avaient pu mais la physique et la chimie ne semblaient pas le souhaiter pour des raisons qui, vous en conviendrez, sont largement compréhensible, en effet si les flammes étaient noires les sectes démoniaques auraient certainement plus de pouvoirs) leur grand gourou encore plié en deux (une douleur dans le bas ventre lui rappelant l'ardeur de la jeune fille et sa volonté de ne pas venir avec eux) se remémorait avec nostalgie le bon vieux temps où les vierges étaient encore de véritables vierges qui se respectaient et ne prenaient pas de cours de self défense (leur moyenne d'âge était par ailleurs plus élevée). Puis la longue lame effilée, accrochant un reflet de lune et guidée par une main tremblante, aux veines exagérément gonflées, pénétrait la chair blanche de cette jeune fille de 14 ans droguée et allongée sur la pierre sacrificielle encore rouge du sang d'autres vierges, l'offrant ainsi en sacrifice à Rastuluck (duc des enfers, maître des architectes routiers et des syndicats SNCF, maître du guichet de répartition et collecteur des âmes en perdition, et encore bien d'autres titres dont l'énoncé serait long et pompeux).
Mais refermons cette parenthèse et revenons à notre histoire et à cette bonne vieille ville de Paris et à sa banlieue.
Observons de loin toutes ses lumières qui scintillent dans la nuit, projetant des ombres déformées sur les trottoirs et les murs. Observons aussi les phares des voitures se couler lentement dans les veines parisiennes ou se précipiter autour du périph, les fenêtres des immeubles qui s'illuminent ou s'éteignent au grès des locataires. Suivons de notre perchoir le cours torturé de la Seine dans lequel se reflète la lune et les lumières qui le bordent. Tout cela donnant à la capitale son nom mérité de "ville de lumières", l'éclairant tel un sapin de noël ayant perdu toutes ses épines à cause de la pollution.
Ecoutons le hurlement étrange et puissant d'une bête que l'on pourrait qualifier de féroce, et qui l'est d'ailleurs. Car d'instinct tous les animaux savent de quelle façon réagir à ce hurlement, pour les grenouilles par exemple le but est de plonger dans l'étendue d'eau la plus proche et de parcourir le plus grande distance possible à la verticale, dussent-elles creuser la vase pour y arriver. Les chiens eux se terrent au plus profond de leur niche, croisent les pattes sur leur museau et tremblent, essayez d'imaginer Scoubidou rencontrant un fantôme. Les chats ouvrent de grands yeux, les pupilles dilatées et sautent dans l'abris le plus proche, même s'il n'y a pas de nourriture.
Maintenant, opérons un zoom, rapprochons-nous un peu de la Terre et dirigeons-nous vers la banlieue sud, en bordure de l'autoroute A86 sur laquelle quelques voitures naviguent encore.
Rapprochons-nous encore un peu…
Ici tout à l'air calme mais ce n'est qu'une apparence…
BOUM!
Ce fut une véritable boule de feu qui embrasa les cieux et s'imprima sur les rétines laissant d'elle une image rémanente qui se calqua dans les cerveaux. La terre trembla sous le coup de la secousse. Les répercussions se firent sentir jusque dans la capitale où les couverts vibrèrent sur les tables pas encore débarrassées, la plupart des propriétaires ayant préféré se consacrer à des activités ludiques telles que le grimpé de rideaux ou l'apprentissage de l'alphabet (ils essaient en général et avec difficulté d'arriver jusqu'à la septième lettre, sachant qu'après celle-ci l'alphabet n'est plus aussi intéressant).
Les débris s'éparpillèrent dans les 500 mètres à la ronde et une colonne de fumée monta dans le ciel.
Une voiture noire s'éloigna du lieu de l'explosion tous feux éteints. Son conducteur, qui était en fait une conductrice aux allures de chauffeur de poids lourd nommé Marcel ou Robert, affichait un sourire en coin, un air satisfait.
La voiture fit un brusque écart pour écraser un panneau Danone qui avait été soufflé sur l’autre voie, s'arrêta, recula, l'écrasa encore une fois, s'arrêta et revint à la charge. Ceci pendant trois bonnes minutes, jusqu'à ce que les premiers camions de pompiers arrivent.
– C'est quoi qui a sauté? demanda l'un des combattants du feu à ses collègues.
– Le centre de recherche de Danone, répondit l'un d'eux.
Les feux de la voiture noire s'allumèrent, éclairant la route sous un angle trop horizontal comme si les phares étaient mal réglés ou comme si plusieurs centaines de kilo étaient chargés dans le coffre. Le sourire en coin de la conductrice s'était mué en un véritable rire sadique digne des plus grands maîtres du rire sadique que sont le Jocker et Lara Fabian, ses yeux s'étaient agrandis sous l'effet de l'excitation.
Sur le siège passager se trouvait un carnet de note, fermé…
Chapitre 5
– C'était quoi? Demanda Marie.
– Je ne sais pas. On aurait dit un tremblement de terre, répondit Jean.
Un chien dans sa niche s'arrêta de trembler parce qu'il avait remarqué que le sol le faisait pour lui, il dressa une oreille, ouvrit un œil… et montra sévèrement ses crocs blanches à la boule de poil grise et féline qui s'était blottie contre lui.
Gilles, redressa la tête, poussé par un instinct profond, une sombre prémonition qu'il ne put qualifier s'afficha sur son visage et obscurcit son cœur. « Le temps arrive », se dit-il sans vraiment savoir quel temps était en train d'arriver avant que son front ne fasse une rencontre inopportune avec un poteau qui se trouvait malencontreusement sur sa route et qui le propulsa violemment à terre. Il se releva et fourra les poings dans ses poches où il effleura du bout des doigts un objet lisse, vitreux.
Cyril, accoudé au comptoir, lança à ses amis de circonstance:
– Tiens, la Terremble… c'est clûr.
Quelque part dans une rue des coups de feu résonnèrent et un téléphone sonna dans une cabine téléphonique, une femme en combinaison de cuir plongea à l'intérieur, décrocha le combiné… et disparut, sans artifice, il n'y eut pas de fumée, pas de flash, pas d'explosion, non il n'y eut rien de tout cela. C'était seulement qu'à un moment donnée elle était là, puis l'instant d'après elle n'y était plus, comme si elle n'y avait jamais été, le combiné resta en l'air l'espace d'un instant puis il dut se soumettre tout à coup aux lois qui régissent notre univers. Il y eut juste un petit pop lorsque l'air comprit qu'il n'y avait plus rien à l'endroit où s'était trouvé la femme et se décida à combler l'espace libre. Mais personne ne fut témoin de cette scène, sauf un chat qui fut un petit peu surpris, se disant vaguement qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas vraiment rond mais qui oublia aussitôt, retournant à ses affaires de poubelles. Lui, ne parlerait à personne de ce qu'il avait vu, c'était sûr.
Tandis qu'à des milliers d'années lumière de là, un homme masqué et vêtu de noir de la tête aux pieds se redressa en disant pour lui même qu'il y avait de grands bouleversements dans une force.
Sur le siège passager d'une voiture noire un carnet de note s'ouvrit à la première page, comme si le vent l'y contraignait, mais il n'y avait pas de vent. C'était comme s'il était animé d'une vie propre, d'ailleurs il était animé d'une vie propre, une malédiction millénaire, un carnet oublié sur Terre par une divinité peu soucieuse. Sur cette première page était dessiné au stylo un pot de yaourt fermé vu en contre plongée. La première page tourna, et on vit le même pot de yaourt sous le même angle. On aurait pu croire au même dessin tellement la différence était sensible, on aurait pu croire à une photocopie parfaite, mais ce n'était pas une photocopie, car la différence était bien réelle, on la remarquait en faisant défiler les pages. Le pot s'ouvrait peu à peu, la languette se décollant presque sensuellement, tel un film d'animation le pot de yaourt prenait vie.
Du siège conducteur de cette même voiture provenait un rire dément. Le coffre était chargé d'une bonne centaine de kilos de yaourts.
– Je ne suis pas sûre que c'était un tremblement de terre, hasarda Marie après un long silence.
– …, répondit Jean.
– Elle a raison, confirma une voix derrière eux
Une silhouette avançait seule sur le trottoir, des lunettes reflétèrent la lumière orange d'un lampadaire mais son visage resta obstinément enfoui dans l'ombre. Jean se plaça devant Marie pendant que l'ombre allumait une cigarette à l'aide d'un briquet qui éclaira faiblement son visage par en dessous. On l'entendit aussitôt tousser puis marmonner quelque chose comme quoi c'était vrai qu'il ne fumait pas, merde. On vit aussi voler sur le côté le petit point rouge.
– Bonsoir, lança-t-il.
– Bonsoir, répondit l'inconnu alors que son visage s'éclairait soudain.
– Gilles! s'étonnèrent Jean et Marie d'une seule et même voix.
– Vous ne devriez pas… répondit l'autre avant d'être interrompu.
– Tu… tu as retrouvé tes lunettes? Demanda Jean.
– Elles étaient dans ma poche. Vous ne devriez pas…
– Et… tu y vois mieux? Demanda Marie.
– Oui, beaucoup. Vous ne devriez pas… tenta-t-il encore.
– Qu'est-ce que tu t'es fait à l'œil? demanda Jean en remarquant l'œil au beurre noir.
– J'ai eu du mal à les remettre. Mais vous ne devriez pas…
– Mais tu nous reconnais? demanda Marie.
– Oui bien sûr. Mais vous ne devriez pas...
Il observa ses deux interlocuteurs, ceux-ci le regardèrent en silence, attendant peut-etre la suite de sa phrase cette fois-ci. Ils ne semblaient pas vouloir l'interrompre.
Il ouvrit la bouche… et fut aussitôt interrompu par un hurlement qui déchira la nuit.
Marie se redressa et, cherchant la source, ouvrit de grands yeux qui captèrent étrangement la lumière. Gilles regarda aussitôt la lune ronde derrière lui et revint sur ces yeux aux pupilles bien trop dilatées pour la lumière ambiante.
– Je disais donc, reprit-il enfin, que vous ne devriez pas rester dehors ce soir. Il se passe des choses. Le temps arrive, précisa-t-il sentencieusement.
– Des choses? demanda Jean.
– Le temps de quoi? demanda Marie en même temps
– Vous ne pouvez pas arrêter de poser des questions, exulta Gilles. J'en sais rien moi. Vous croyez qu'on me dit tout ? Moi tout ce que je sais c'est que des choses se passent et que le temps arrive! Et puis vous n'aviez qu'à lire le scénario après tout!
– Ouais mais je pensais qu'il n'y avait pas de scénario, se défendit Marie.
– Ah bin oui c'est vrai, confirma-t-il après avoir fouillé dans ses poches à la recherche d'un papier quelconque sur lequel serait écrit "les mangeurs de yaourt anonymes" ou quelque chose dans cette veine...
– Qui te dit tout ça? relança Jean.
L'air se glaça tout à coup, piquant la peau, hérissant les poils sur la nuque, faisant remonter un frisson le long de la colonne vertébrale. Les respirations se condensèrent, les mâchoires se mirent à claquer. On se frotta les bras pour se réchauffer un peu mais en vain.
– Je vois... commença Gilles dans un souffle glacé, les gens qui sont morts.
Puis on referma les portes du camion frigorifique qui s'était arrêté derrière eux pour livrer la boucherie, et le véhicule repartit, laissant seul notre petit groupe qui se disait que ça n'était pas une heure pour faire des livraisons.
Chapitre 6
Gilles s'approcha des deux danoniens anonymes quand il vit un homme surgir par dessus l'épaule de Marie. Le nouveau venu avait quelque chose d'étrange, son visage ne lui semblait pas tout a fait humain, pire il sentait quelque chose en lui, quelque chose de mauvais, comme des ondes maléfiques. Lorsque l'être grogna Gilles se fraya un passage entre Jean et Marie, ouvrit sa veste, en sortit un morceau de bois et d'un grand coup qui partit de loin derrière lui, l'enfonça dans sa poitrine, creuvant sa cage thoracique et transperçant le cœur. L'homme tomba à la renverse et son corps brûla, réduisant le pieux en poussière par la même occasion.
– Qu'est ce que… commença Jean.
– Un vampire! S'exclama Marie en même temps.
– Co… comment… mais ça n'existe pas, déclara un Jean sûr de lui. C'est impossible.
– Je vous avais bien dit qu'il se passait des choses.
– Ah oui! Là c'est sûr, il se passe des choses, confirma Jean.
– Mais qu'est-ce qui se passe? Voulut savoir Marie.
– Les choses… elles sont de retour… les ténèbres… la partie immergée de la Lune
– Heu… rectifia Marie… tu veux dire la face cachée de la Lune, ou alors c'est la partie immergée de l'iceberg. Mais je ne comprends pas ce que tu veux dire.
– Le monde que nous connaissons n'est pas le seul qui existe dans l'univers, il existe une multitude de mondes, tous différents les uns des autres, chacun ayant ses propres lois. Et il arrive parfois que plusieurs de ces mondes se rejoignent en un point, créant une porte, un passage.
– Et ce point… commença Jean.
– … se trouve ici, acheva Marie.
Gilles se contenta de hocher la tête.
– Et ces vampires… commença Marie
– Et autres créatures, précisa Gilles.
– … appartiennent à cet autre monde, termina Jean.
– Pas tout à fait. Ce sont des hommes de notre monde contaminés par des esprits d'un autre monde.
Puis il y eut comme une ruée. Une bonne dizaine de vampires débouchèrent de tous les coins de rue. Gilles en tua un premier, un deuxième. Jean et Marie se débarrassèrent eux aussi de quelques créatures grâce à des morceaux de bois qui se trouvaient par un heureux hasard sur le trottoir.
Puis il n'en resta plus qu'un, adossé contre le mur, face à Gilles.
– Je sais ce que tu te demandes, fit celui-ci. Est-ce qu'il me reste des pieux dans ma veste? Est-ce que j'en ai déjà utilisé 9 ou bien 10? Je t'avouerais que moi aussi avec tout ce bordel j'ai pas pris le temps de compter. Mais la vraie question que tu dois te poser c'est si tu es en veine ce soir. Alors? Est-ce que tu tentes le coup?
La créature n'eut pas le temps de répondre, ni même d'esquisser un geste, à part peut-être celui de lever les yeux et de les écarquiller en sentant arriver son heure. Un pieux lui transperça le cœur et le vampire brûla de la même façon que les autres. Gilles se retourna et tomba nez à nez avec une blonde chaussée de talons aiguille et vêtue d'une combinaison légère et noire, une croix tombant dans le creux de ses seins.
– Ah tiens! Ils ne partent pas en poussière d'habitude? s'interrogea-t-elle à haute voix. Mais qui êtes-vous? Fit-elle après avoir regardé autour d'elle. Et on est où ici?
Puis elle fronça les sourcils, paraissant réfléchir un peu, mettant peut-être le doigt sur quelque chose d'important.
– Et pourquoi je parle français? S'étonna-t-elle. C'est même pas ma voix. Mais qu'est-ce qui se passe ici?
Puis des notes de piano se firent entendre. Un air assez simpliste qui ne devait pas contenir plus de 5 notes dans les aigus et qui devait être joué avec 2 doigts. Cet air leur semblait pourtant connu. Un homme sortit d'une rue un peu plus loin, il avait quelque chose de bizarre, il était très pale, ses vêtements très ternes. Et il scintillait très légèrement. Comme s'il était…
– Il sort d'où celui-là? Fit la nouvelle venue.
… en noir et blanc.
– Sarah Michelle, alias Buffy, énonça calmement l'homme en regardant droit devant lui sans prêter attention à notre petit groupe comme s’il regardait une caméra, tandis que la musique devenait grinçante. Elle a l'impression de rêver. Mais ce n'est pas tout à fait un rêve, du moins pas un rêve à proprement parler, car elle ne se trouve pas dans sa réalité. En s'endormant ce soir-là cette femme a franchi une porte invisible et immatériel située aux frontières de notre imagination, délimitant le domaine du rêve et celui de la réalité, une porte qui ne s'ouvre que par endroits et à certains moments. Elle vient de pénétrer DANS… (note grave sur le piano avec un léger roulement de tambour) la quatrième dimension.
Puis l'homme fit demi tour et disparut dans la rue.
– Alors là faudra qu'on m'explique, fit Marie.
– Moi-même je ne comprends pas tout, répliqua Gilles.
Quelques rues plus loin, au pied d'un immeuble, un groupe d'hommes et de femmes portant tous une veste noire sérigraphiée sur toute la largeur du dos par trois lettres jaunes que l'on peut voir dans la plupart des films américains. Sur le signe de tête d'un des chefs la porte est enfoncée et un groupe pénètre dans l'immeuble, accompagné d'une flopée de "GO! GO! GO!", monte l'escalier jusqu'au troisième étage et défonce la porte d'un appartement.
– Viens voir ça Scully, fait un homme à l'air tranquille.
– Qu'est-ce que c'est? demande la femme répondant au nom de Scully et portant de grosses lunettes de protection en plastique, une blouse blanche et des gants en latex.
L'homme pointe un morceau de papier avec son stylo, regarde autour de lui puis revient sur son morceau de papier.
– A mon avis c'est comme une espèce de relique. Je dirais que ce papier provient d'une sorte de carnet de note extra terrestre, un oubli peut-être.
Il va ouvrir le frigidaire à l'aide de son stylo pour ne pas laisser d'empreintes et observe l'intérieur.
– C'est bien ce que je pensais. Tu as certainement entendu parler de disparitions de vaches, ce sont en fait des enlèvements, il y a une race d'extraterrestres fous de yaourts. En général ils prennent les vaches pour leur lait à partir duquel ils fabriquent leur propre yaourt. Cette fois ils ont changé de tactique. Tu as entendu parler du laboratoire Danone qui a sauté tout à l'heure? Ils sont allés directement à la source, grâce à ce carnet de note ils ont ouvert une brèche donnant sur une autre dimension, la leur, car ils viennent d'une autre dimension, ils ont pris possession d'un esprit humain qui a fait sauté l'usine pour effacer les traces après avoir volé quelques kilos de yaourts. Et je pense qu'ils ne vont pas en rester là. Le gouvernement nous a trop longtemps caché tout ça. Il est temps d'agir Scully.
– Tu es complètement dingue Mulder. Viens, on sort.
Une fois dehors elle changea ses lunettes de protection pour des lunettes de soleil qui ne devaient pas vraiment être nécessaire pour la protéger de la lune. Puis elle sortit une sorte de stylo argenté de sa poche intérieur et le mit devant les yeux de son coéquipier.
– Mulder, fit-elle. Regarde juste ici.
Ce qu'il fit lorsque l'objet émit un flash de lumière rouge.
Une voiture déboucha dans la rue. Son moteur ronflait. Ses phares éclairèrent nos quatre comparses, projetant derrière eux une ombre allongée. Puis les pneus crissèrent et le bolide leur fonça dessus. Ils sautèrent sur le côté et se retournèrent. La voiture fit demi-tour et la portière conducteur s'ouvrit. Une femme aux allures de justicier masqué fana de chauves-souris en sortit. Ses lunettes brillèrent.
– Myriam! Firent Marie et Jean en même temps.
La femme s'approcha, sa main était fermement serrée autour d'un objet.
Gilles fronça les sourcils.
– Son carnet de notes ! s'exclama-t-il. C'est la porte. C'est le carnet de notes.
– Quoi? Répondit Sarah Michelle, alias Buffy.
C'est ce moment que choisit Marie pour changer. Changer n'est pas forcément le bon terme, ce n'était pas comme si elle avait changé de vêtements car ceux-ci se déchirèrent. Dans son cas ce fut plutôt une transformation. Son visage s'allongea, ses oreilles pointèrent le ciel, ses yeux reflétèrent encore plus de lumière et ses pupilles se dilatèrent, renvoyant une lueur rouge, ses dents poussèrent, son corps se courba, les articulations de ses genoux changèrent de sens dans un claquement sonore. Elle se retrouva à quatre pattes alors qu'une fourrure argentée recouvrait son corps. Puis elle hurla.
Ce moment fut aussi choisi par Jean, mais il ne fit que s'évanouir, il ne vit donc rien de ce qui se passa par la suite.
Marie courut vers Myriam, lui arracha son carnet de notes des mains et le déchiqueta de ses dents.
Puis une sorte d'alarme s'éleva dans le ciel, comme une sirène de pompiers. Mais il n'y avait qu'un ton, un son répétitif qui pénétrait le cerveau.
Les formes s'estompèrent. Les couleurs disparurent. Une lueur rouge et floue apparut. La lueur se précisa. Elle semblait dire quelque chose ou du moins l'indiquer. Tout autour de cette lueur c'était l'obscurité. Des chiffres. Cette lueur indiquait des chiffres. Le premier était un 7, ensuite venait un… non deux 0…
Gilles leva la main et tapa sur son réveil pour arrêter l'alarme. Il se passa une main tremblante sur le visage, son corps était couvert d'une sueur glacée.
– Faudra que j'arrête de regarder la télé, dit-il tout haut.
Plus tard dans la journée il se souvint d'une étrange lumière rouge et vive, un flash aveuglant qui ne semblait pas provenir du réveil. Puis il l'oublia. A la radio on parla de la fin de la reconstruction d'un centre de recherche qui avait subi une explosion due à une fuite de gaz un an plus tôt…
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