Georges semble avoir tout pour lui: son charme, ses femmes, sa désinvolture... et surtout son immense et inséparable armoire qui renferme de lourds secrets
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Chapitre 1
Assis sur un gros sac de voyage bleu d’où s’échappaient, anarchiques, des manches de chemises, Georges se retrouvait à nouveau sur le bord du trottoir. Il fumait, décontracté. Ses grosses lunettes noires posées sur le bout du nez, il fixait un point invisible dans la rue. Mais, dès qu’un jupon passait, son regard était comme happé et suivait d’un oeil gourmand, les silhouettes graciles, s’évaporer au coin de la rue.
Les passants lui jetaient un regard amusé mais ce qui les surprenait le plus c’était sans conteste cette imposante armoire posée à coté de lui.
Les connaisseurs s’arrêtaient même pour admirer et apprécier la finesse de la boiserie et des moulures sculptées dans le pur style provençal : fruits, guirlandes de fleurs et corne d’abondance. Elle s’ouvrait par deux grandes portes aux serrures ouvragées.
Quand il eut fini sa cigarette, Georges se leva et s’avança vers son armoire. Il ouvrit avec précaution une des portes et en sortit au milieu d’un fatras de linge et de sous-vêtements une bouteille de whisky et un verre. Il s’en servit une bonne rasade et trinqua, à sa nouvelle vie, avec les badauds qui s’étaient rapidement rassemblés autour de lui et de son armoire.
Alertée par les cris et les rires qui montaient jusqu’à son appartement, Karine se pencha à sa fenêtre et une noire exaspération envahit son coeur.
- J’aurais mieux fait de lui balancer son armoire par la fenêtre, il se pavanerait moins : maugréa-t-elle et, ne trouvant rien autour d’elle pour apaiser sa colère, elle alla chercher un arrosoir d’appartement et versa quelques litres d’eau sur la tête de son amant.
L’assemblée hurla de rire, Georges aussi. Et Karine referma rageusement sa fenêtre.
C’est à ce moment précis que je découvris mon ami, la tête trempée, un verre de whisky un peu noyé et les passants en délire.
Prenant une mine qui se voulait réprobatrice, je fronçai les sourcils et l’appelai :
- Georges ! Mais qu’est-ce que ce cirque ?
Il leva la tête et s’exclama :
- Oh ! Ma brune préférée ! Tu trinques avec moi.
Manifestement Georges n’en était pas à son premier whisky.
Je lui enlevai son verre des mains et bus une gorgée pour me donner un peu courage.
Comprenant que le spectacle se terminait, les curieux commencèrent à se disperser et on se retrouva bientôt seuls sur le trottoir.
- Je me suis fait virer ! Entama t- il d'un air boudeur. Je me suis encore trompé de femme.
- Tu l’as bien cherché, non ! « A courir plusieurs lièvres à la fois » …
Georges me coupa la parole d‘un ton sec :
- Oh, ça va, ce que tu peux être sentencieuse avec tes proverbes idiots, tu as aussi « qui trop embrasse mal étreint »….
- N’empêche la preuve est là.
Puis je me radoucis :
- Et où vas-tu maintenant ?
- Je retourne chez ma mère. Je n’ai pas un rond, il ne me reste que l’armoire.
- Tu pourrais la vendre, dis-je en haussant les épaules.
Georges sursauta en s’exclamant :
- Vendre mon armoire, tu n’y penses pas ! C’est toute ma vie. Elle m’a suivi chez toutes mes femmes et renferme tous mes secrets. Elle est magique. Elle est ma source, mon guide.
Je le fusillai du regard, une réponse cinglante vint mourir sur mes lèvres, mais je décidai de ne pas insister, Georges avait le droit de dérailler en pareille circonstance.
Puis il fit un signe de la main vers un camion. C’était le transporteur qui venait chercher son armoire.
- Je te laisse Georges, ça ira ? Je passe te voir demain, d'accord ?
- Tu viendras ! Hein ! murmura t-il soudainement inquiet.
- Mais oui, je passerai et je l’embrassai affectueusement sur la joue.
Je savais que malgré son attitude désinvolte Georges était malheureux. Il n’avait pas su garder son amie et pourtant j’étais certaine qu’il l’aimait vraiment car contre toutes les apparences, sa légèreté d’esprit dissimulait une profonde complexité dont je ne saisissais pas toujours les cheminements.
Je connaissais Georges depuis longtemps et jamais je n’ai pu dire ce qui nous liait vraiment. De l’amitié, de l’amour les deux, peut être, des sentiments voilés, inavoués.
C'était une relation qui me paraît encore aujourd’hui étrange parce qu’elle échappait à mes références, mes modèles, mes idées et bien que je me targuais d’avoir l’esprit libre et ouvert, Georges m’étonnait toujours par son incroyable capacité à ne jamais juger les gens.
C’était là, sans doute, que résidait son charme tout entier.
Pourtant, la première fois que je l'ai rencontré, j’eus un mouvement de recul.
Assis comme il aimait le faire à la terrasse d’un café, où il prenait l’air du temps ! Assis ou plutôt quasiment allongé, son grand corps affalé dans l’osier d’un fauteuil et son rire résonnant jusque dans les ruelles du quartier, il racontait à qui voulait l’entendre ses dernières mésaventures érotico sexuelles à sa cour exclusivement féminine.
Et ses femelles en chaleur se pâmaient d’extase. Bien qu’il m’invita à prendre place auprès de lui, je refusai et restai bêtement les bras ballants, puis je sentis rapidement son regard sombre me caresser de la tête au pied, l’air de rien, j’étais jaugée, soupesée, évaluée.
Agacée, je pris rapidement congé et m’enfuis presque dans la rue poursuivie par ses éclats de rire qui me transpercèrent le dos.
Ce jour là je l’ai franchement détesté.
Chapitre 2
Le lendemain comme promis, je réussis à m’échapper une heure de mon travail pour aller lui rendre visite.
Sa mère habitait sur les hauteurs du village, dans une antique demeure à la splendeur fanée.
Un lourd portail de fer aux volutes rouillées protégeait des regards indiscrets le jardin en friche. Et adossé à la maison, dressée sur la roche millénaire, dans la lumière limpide de l'été, se découpait anachronique la silhouette noire et déchiquetée d'un château médiéval.
Je traversai le jardin empli de sombres fougères et appelai mon ami pour qu’il vienne me chercher car je me perdais régulièrement dans les méandres des pièces obscures.
Mais c’est sa mère qui vint m’ouvrir en m’indiquant de mauvaise grâce ( le défilé des petites amies allait reprendre) la direction de la chambre de son cher fils revenu au bercail.
Je m’éclipsai, discrète, dans l’ombre victorienne des couloirs en priant Georges de ne pas me laisser errer dans ce labyrinthe. J'atteignis sans trop savoir comment sa chambre.
Elle ressemblait à un champ de bataille dans un décor rococo à souhait. Les murs croulaient sous des frous-frous de dentelles blanches, d’affreux bibelots dorés, mais certainement fort rares ornaient une commode empire et la fameuse armoire trônait, royale, face au lit qui se résumait à un simple matelas jeté à même le sol. Car sous les assauts répétés de Georges, les montants en bois s’étaient écroulés.
Mon ami ne semblait pas être dans sa chambre mais l’armoire légèrement entrouverte m’observait de ses grosses serrures lustrées. Je l’appelais :
- Georges, où es-tu ?
Et pour toute réponse je perçus le faible écho de son rire généreux puis je le vis bondir comme un diable hors de l’armoire.
Je hurlai d ‘effroi, une main posée sur mon coeur qui battait à tout rompre et me tenant de l’autre, chancelante à la commode.
Je bégayais :
- Mais qu’est-ce que tu fais dans l’armoire ?
Georges rejeta son éternelle mèche rebelle sur sa tête et répondit simplement :
- C’est mon antre Clara, je t’ai dit qu’elle avait des pouvoirs surnaturels.
- Mais tu es malade, j’ai eu une de ces peurs.
- Allez, un jour je te dévoilerai son secret et je t'emmènerai là-bas, tu verras c’est magnifique !!!
- Je le dévisageai, interloquée :
- Tu as encore bu, tu as trop fumé ou quoi ?
Georges ne répondit pas tout de suite, il referma soigneusement l’armoire et se retourna vers moi en me prenant la main :
- Clara, que cherchent les hommes dans leur course effrénée. Mettre fin à la morosité, à la terrible peur de la solitude, à la banalité, atteindre le sublime, toucher les étoiles et se fondre dans l'infini des constellations. Un autre monde, l'au-delà, l'éternité, peut-être? Il faut simplement y croire. Si tu veux changer, ne reste pas à la lisière de ta vie, pénètre dans tes rêves, affronte les, prend ton destin, ma chérie !
Abasourdie par ce déluge verbal, je n’avais pas bougé un cil. C’était la première fois qu’il alignait aussi sérieusement plus de trois mots à la fois. Et pour la première fois aussi, son discours m’apparaissait encore plus incohérent.
J’ouvris la bouche comme pour répondre, il posa un doigt dessus et reprit en souriant :
-Tu ne crois donc en rien, ma petite Clara ?
Je parvins à reprendre mon souffle et mes esprits :
- Non, je ne crois en rien et ne cherche rien. Je suis désespérément ancrée à cette terre, mais… j’aimerais bien croire en l’amour. Mais ça, je doute que tu y comprenne quelque chose !
Il s’esclaffa :
- Ce que tu peux être fleur bleue !
Vexée, je rentrai dans ma coquille et la moue renfrognée je pris une cigarette.
Georges se pencha vers moi et commença à me mordiller le lobe de l’oreille, puis sa bouche descendit doucement le long de ma nuque en quelques baisers suaves. Il murmura :
- Je saurai te convaincre, tu verras, tu y croiras !
Je le repoussai :
- Arrête, je n’ai pas le temps. Je vois que tu te portes bien, je te laisse avec ton histoire idiote d’armoire et de quête du Graal.
- Comme tu voudras, répondit Georges et il retourna l’air de rien vaquer à ses occupations.
Je m’en allai, dépitée. Sa désinvolture me hérissait et je me sentais blessée.
Il se foutait de moi. Je démarrai en trombe mon véhicule en ruminant des idées assassines.
Chapitre 3
Il s’écoula plus d’une semaine avant que je ne le revis.
Il était sans doute en chasse d’une nouvelle femme. En effet, un soir il passa pour m’inviter à boire un verre au café du coin. Face à la porte vitrée de mon bureau, il exécutait d’affreuses grimaces et ma décision d’espacer nos rencontres, voire de les supprimer, fondit, s’envola rejoindre toutes les autres décisions du même type.
Je passais l’heure à écouter ses aventures avec sa nouvelle conquête. Je riais. Georges avait le don pour s’amouracher de filles complètement déjantées et un rien nymphomanes, menant leur vie comme un marathon sexuel.
Et moi, je savourais par Georges interposé, cette vie de fêtes alcoolisées et de mœurs dissolues. Tous mes phantasmes les plus fous me semblaient bien sages et limités en regard de la vie de Georges et de ses femmes.
Quand je rentrai chez moi, ma tête résonnait de musique et des bulles de champagne pétillaient sous ma langue.
Que pouvais je bien représenter pour lui avec ma vie ordinaire, rangée ?
Peut être s’en moquait-il et voulait-il simplement que je l’écoute. J’étais son public et un bon public.
Et le temps s’écoula entre mes fous rires avec Georges et mon indécision à changer de vie.
Chapitre 4
Puis le jour fatidique arriva, gravée dans ma mémoire comme une brûlure douloureuse.
Vers les vingt heures alors que je m'apprêtai à dîner seule devant la télévision, le téléphone retentit dans mon appartement. Une des maîtresses de Georges m’appela, affolée, notre Casanova était introuvable depuis plusieurs jours.
Je tentai de la rassurer en lui disant qu’il devait traîner dans le lit d’une jolie blonde décolorée, mais je ne fis qu’attiser sa colère.
Je ne m’inquiétai pas outre mesure mais je décidai de passer le lendemain chez lui.
Quand j’arrivai dans la cour du château de Georges, je vis un attroupement. Tous ses amis s’étaient donné rendez-vous chez lui et discutaient à bâtons rompus pour déterminer qui l’avait vu en dernier .La présence de deux officiers de police acheva de me convaincre que la situation semblait plus grave que je ne l’imaginais.
Je décidai de laisser le groupe d’amis et montai furtivement par un petit escalier extérieur qui menait à la chambre.
Comme à l’accoutumé c’était un vrai foutoir .Je lorgnai vers l’armoire, elle était légèrement entrebâillée. Je l’ouvris avec précaution de crainte de voir Georges en surgir. Je tâtai les vêtements, ouvris les tiroirs, tapotai délicatement contre les cloisons dans l’espoir insensé d’y trouver un double fond ou je ne sais qu'elle porte dissimulée.
Mais rien, c’était une banale armoire provençale.
Je me traitai de pauvre folle. Cette histoire de monde magique me montait à la tête.
Mais à l’instant où je refermai les portes, je crus entendre des gémissements, je rouvris d’un geste vif les battants et inspectai à nouveau le meuble.
J’avais décidément trop d’imagination. Tout ceci était absurde. Georges allait réapparaître, demain, l’oeil hagard et la mine défaite par des jours de débauche.
Agacée, je fermai violemment l’armoire et rejoignis les autres dans le jardin.
A tout hasard, je questionnai une de ses amies les plus intimes.
- Dis moi, Anne, Georges ne t’a t-il jamais parlé d'un monde secret?
Anne me dévisagea sans comprendre.
- Comment ça un monde secret, tu veux dire une sorte de secte, Georges serait dans une secte ?
- Mais non, bégayai- je, mal à l'aise, n'a t-il jamais évoqué devant toi, l'histoire de son armoire?
- Qu'est-ce que c'est que ce charabia, s'énerva la jeune femme qui (et c'est un doux euphémisme) m'accabla de reproches.
Mais comment pouvais-je parler d’une armoire en un moment pareil !?
Je devins écarlate et sous l'oeil réprobateur de tous, je m'enfuis presque du jardin comme si j'avais vu le diable.
Les jours, les semaines puis les mois passèrent et Georges ne réapparut pas. Je retournais régulièrement dans sa chambre. Sa mère me laissait gentiment entrer. Mon obstination la consolait. D' ailleurs j’étais la seule à venir la voir si souvent. Ses maîtresses avaient préféré se retrouver en petit comité autour d’un verre de champagne pour honorer la mémoire du défunt noceur.
Mais moi je savais que Georges était toujours vivant et que l’armoire l’avait avalé, car à force de fouiller dans son antre, j’y avais trouvé un papier bleu griffonné à la main :
Clara, je suis dans l’armoire.
Pourquoi m'a-t-il laissé ce mot ? Pourquoi moi ? Je n’osais même pas évoquer une bribe de réponse tant le contenu m’effrayait. Une fois de plus j’étais dans l’incapacité de franchir le pas, je restais accrochée à cette pauvre terre et je ne saurais sans doute jamais où voulait m’emmener Georges, car à ce jour, je n’ai toujours pas percé son secret et l’accès à son monde m'est interdit.
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