Rouler à tombeaux ouverts dans une voiture de sport rouge et rutilante. Notre protagoniste aime la vitesse, ce qui causera sa perte... et quelques petits désagréments.

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C’est son plus beau bijou, le plus parfait des cadeaux pour lequel il a économisé toute sa vie.

Depuis une semaine, il teste les performances de son bolide flambant neuf, son rubis. Afin d’avoir la route pour lui, il a même réglé son réveil à six heures. Chaque matin, il fait un tour dans le garage avec un plaisir toujours plus proche de l’euphorie, expédie un rapide déjeuner et saute dans son joyau où le siège en cuir épouse parfaitement ses formes. L’après-midi, il revient chez lui et se consacre corps et âmes à son unique joie : il a d’ailleurs déjà consommé des quantités invraisemblables de produits d’entretien. Tout pour son engin.

Heureusement, il a pris congé pendant les trois semaines qui ont suivi son achat. Il y a plusieurs mois que c’était prévu.

6 H 40. Ca fait déjà une demi-heure qu’il tourne, poussant les rapports de plus en plus loin, prenant de plus en plus de risques sans pour autant faire la moindre éraflure, il en crêverait. Il a un contrôle absolu.

Et cette petite route de campagne proche de chez lui est une véritable aubaine pour ses essais. Il y a très peu de monde ici, et les rares automobilistes qu’il croise ne le voient jamais très longtemps. Ce n’est pas étonnant vu la vitesse qu’affiche le compteur : un bon 190. A cette vitesse l’asphalte est littéralement avalé par le capot, les pointillés blancs au milieu de la route deviennent une ligne pleine et les arbres qui la bordent ne sont plus qu’un souvenir appartenant au passé.

Et encore, il n’est pas vraiment pied au plancher. Il sent bien que son bolide a encore de la puissance en réserve et qu’il peut le contrôler.

Un virage à gauche à 100 mètres, une vue dégagée, et personne à l’horizon. Alors il peut se faire plaisir d’autant plus qu’il sait comment le négocier, il sait comment négocier tous les virages de cette route.

Il appuie gentiment sur la pédale de frein de manière à ne pas bloquer les roues, tombe deux rapports sur sa boite séquentielle et tourne doucement le volant pour garder l’adhérence. Puis il enfonce l’accélérateur pendant le virage, faisant rugir le moteur qui monte dans les aigus et bondir les aiguilles du compte-tour et de la jauge d’essence – il faut toujours payer un prix pour se faire plaisir, lui son plaisir lui coûte l’argent de l’essence. L’arrière de la voiture se déporte légèrement le mettant face au virage. Il tourne le volant dans l’autre sens et repart pour une ligne droite de 300 mètres suivie d’un autre virage à gauche beaucoup moins serré que l’on peut facilement prendre à 150.

Seulement voilà, on a beau être un très bon pilote et avoir une voiture aux performances bien supérieures à la moyenne, on n’est jamais à l’abri de l’imprévu. Et l’imprévu cette fois-ci se présente sous la forme d’un piéton qui franchit d’un bond le fossé qui sépare le champ de vignes et la route.

L’inconnu fait face à la voiture et reste paralysé par la peur.

A une telle vitesse, personne n’aurait le temps matériel de faire quoi que ce soit : ni le piéton pour plonger sur le bas-côté, ni le conducteur pour faire un écart.

Et le pire dans tout ça, c’est que tout se passe au ralenti. La sécrétion d’adrénaline, l’accélération du rythme cardiaque, et toutes ces réactions physiologiques qui donnent au cerveau la sensation de réfléchir bien plus vite que d’habitude, en sont la cause.

Il écrase donc la pédale de frein et tourne le volant à fond, mais bien trop lentement à son goût. Et ce n’est sûrement pas la meilleure solution, car il perd aussitôt tout contrôle.

Les jambes de l’inconnu sont alors fauchés par le capot de la Ferrari. Puis, après avoir rebondi sur le par-brise qui vole instantanément en éclats, il est projeté dans les airs et retombe derrière la voiture qui termine gentiment sa course contre un de ses arbres qui défilaient si vite tout à l’heure.

Il se sent maintenant parfaitement serein, libéré de tout. Il est libéré des lois de la physique élémentaire.

Et il est assis sur le siège passager. Que fait-il à cette place ?

Il grimace en voyant le pare-brise ravagé, lui qui a tout sacrifié pour cette voiture. Devant lui, l’airbag pend misérablement, expulsé de son logement dans la boîte à gants. Le tableau de bord déformé tombe sur ses jambes, mais il ne sent pas la moindre douleur. Il a vu assez de films pour comprendre qu’il est peut-être paralysé. Si c’est le cas, il préférerait mourir.

Et l’homme qu’il a renversé ? Il ne s’en est certainement pas sorti vivant.

Comment pourra-t-il vivre désormais avec cette idée ? Il a tué un homme. Comment pourra-t-il affronter les regards des proches de cet inconnu ? Comment pourra-t-il affronter les regards de son propre entourage ? Comment pourra-t-il se regarder dans un miroir ?

Il lève les yeux au ciel et lance un hurlement de douleur qui se noie dans un bruit strident, celui du klaxon de la voiture.

Il tourne alors lentement la tête sur le côté et contemple la désolation de l’airbag conducteur lui aussi déployé, du volant tordu… et du cadavre.

C’est à ce moment qu’il comprend l’horrible vérité : son propre corps gît sur le siège conducteur, le visage ensanglanté penché sur le côté selon un angle improbable et le bras droit amputé de sa main, encore coincée dans le volant. Son épaule gauche est entièrement disloquée, probablement à cause de la ceinture de sécurité, la peau déchiquetée laisse apparaître le blanc pur de l’os.

Il lance un nouvel hurlement. Ce n’est plus un cri de douleur, mais de terreur.

Puis il s’élève même, traverse la carrosserie comme si elle faisait partie d’une autre réalité. Il voit sa propre voiture, amas de tôle rouge froissé et encastré dans un arbre qui n’a souffert que de la perte d’une partie de son écorce et dont les feuilles frémissant au vent semblent affirmer sa force et saluer l’âme en perdition qui continue à s’élever dans les airs.

Quelque chose d’étrange se passe alors. C’est comme si temps changeait de direction. L’accident se produit à nouveau, sous ses yeux, mais à l’envers et au ralenti. La carrosserie de la voiture se reforme petit à petit, alors que le véhicule s’éloigne de l’arbre ; le piéton décolle et s’envole vers la route, à la rencontre du véhicule rouge et, lorsqu’il le percute à nouveau, les fragments dispersés viennent reformer le pare-brise et le verre feuilleté reprend sa place et sa forme originelle, lisse, sans défaut. Et l’inconnu fait de nouveau face à la voiture, effrayé.

Puis les événements s’accélèrent. La victime repart en arrière, bondissant par-dessus le fossé. La Ferrari s’éloigne à reculons, enfilant les lignes et courbes à une vitesse vertigineuse.

Le temps remonte ainsi jusqu’à ce que la voiture regagne sagement le garage.

Néant.

Un hululement strident lui fait ouvrir les yeux. Une lumière rouge et floue contracte sa pupille, s’imprime sur sa rétine. Le son pénètre son cerveau tandis que la source lumineuse se précise.

Il s’agit d’une suite de caractères.

Il relève la tête, fronce les sourcils sous l’effort de concentration et comprend. Il est six heures…

Ce n’était qu’un rêve. Un drôle de rêve quand même, bien trop réel. Il en a encore froid dans le dos.

Il se lève et court jusqu’au garage sans prendre la peine de s’habiller ni d’arrêter le réveil. La voiture est toujours là, intacte, pimpante, prête à vrombir.

C’était bien trop réel pour n’être qu’un rêve.

Il retourne dans sa chambre, arrête le réveil, s’habille en vitesse avec les premiers vêtements qui lui tombent sous la main et part en courant à travers champs.

Les herbes hautes lui fouettent le visage et trempent ses habits, mais il n’y prête pas attention et continue sa course effrénée vers le lieu de l’accident.

Bien trop réel pour être un rêve.

Il est persuadé de pouvoir rencontrer l’homme qu’il a renversé dans l’autre réalité.

Que lui dira-t-il ? Probablement rien. Mais pendant les huit kilomètres qui séparent sa maison du lieu de l’accident, il a tout le temps de réfléchir à ce qu’il va faire. Il se contentera de vivre à fond cette seconde chance, vendra même la Ferrari pour laquelle il a tout sacrifié.

Il s’arrête un instant ici ou là afin de reprendre son souffle et repart aussitôt, bien décidé à rencontrer l’homme encore en vie.

Enfin il arrive en vue de l’endroit dit… et voit la route déserte. Il ne sait pas quelle heure il peut bien être. Peut-être arrive-t-il trop tôt, peut-être trop tard.

Néanmoins, il continue. D’un bond, il franchit le fossé.

Et s’immobilise sur la route, prenant conscience d’un son aigu. Il se retourne et voit le soleil se refléter sur le pare-brise d’une voiture de sport rouge, une Ferrari…

Sa Ferrari !

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Texte écrit par TacheMaster. Publié le 20/02/2007.
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