Une explosion ravage l'appartement de Sandra Givens, mais ce qui semble être un véritable drame au sens où tout lui semble constitue peut-être une chance.

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Cela faisait deux ans qu’elle vivait dans l’immense ville, depuis que ses employeurs, une société d’assurance, y avaient acquis quelques centaines de mètres carrés de bureaux au 38e étage.

Tous les matins, elle se déplaçait en métro et prenait sa bouffée quotidienne de gaz d’échappement en sortant de la bouche.

D’ici, elle dominait la ville et réalisait ses rêves de jeunes filles. A trente-quatre ans à peine, elle en était arrivée où elle l’avait toujours désirée et faisait partie intégrante de l’édifice le plus haut, toute la gloire de sa patrie.

Elle était presque toujours la première à arriver au bureau et la dernière à en partir. Le soir, elle ramenait du travail chez elle et y consacrait sa vie.

Elle s’étira en gémissant et contempla la vue que lui offrait la fenêtre, comme chaque matin. Dehors, elle vit la file de voitures qui s’étirait le long de la rue.

Totalement isolée des désagréments extérieures grâce au double vitrage, elle n’entendit pas les klaxons, moteurs, énervements et insultes qui dégénéraient parfois en bagarres.

Elle eut soudain la nostalgie de son passé et de sa campagne natale, où elle avait laissé parents et frères seize ans auparavant. Cependant, elle ne regrettait nullement sa décision et son départ. Elle avait simplement abandonné une vie qui n’appartenait pas au monde réel. La ville, elle, n’était pas vide de sens.

Ce fut la mélodie étouffée de son téléphone mobile qui la tira de ses songes.

Elle sursauta et se précipita sur son sac à main. Les affaires commençaient !

L’écran indiquait un appel privé, comme souvent. Elle répondit, sans prendre le temps de s’asseoir.

– Sandra Givens.

– Oh Dieu merci, vous êtes là Madame Givens ! s’exclama une voix familière, au bord de la panique.

Il ne fallut pas longtemps à la jeune directrice d’agence pour reconnaître la gardienne de son immeuble.

– Oui. Que se passe-t-il ? pressa-t-elle donc.

– Madame Givens, c’est Madame Frost ici. Euh… Je vous appelle à propos de votre appartement… Euh…

– Que se passe-t-il ? répéta-t-elle comme elle lui faisait perdre son précieux temps.

Avant de réaliser qu’elle ne l’aurait jamais appelée si…

Il est arrivé malheur, se dit-elle soudain.

– C’est votre appartement Madame Givens. Il… Il y a eu une explosion.

– Pardon !

Comment un appartement peut-il exploser ?

– Les pompiers pensent à une fuite de gaz, précisa la gardienne comme si elle avait lu dans les pensées.

Mais Sandra n’écoutait plus les explications. Elle n’entendait plus rien. C’était comme si quelque chose venait de s’effondrer autour d’elle.

Certes, elle était encore vivante, mais tout son équipement ? Tous ses meubles ? Elle avait travaillé dur pour se les offrir.

Bien sûr ce n’était que du matériel que l’assurance pourrait rembourser. Elle savait comment faire, c’était son boulot. Mais ils avaient une valeur affective : elle les avait achetés et avait vécu dedans. Même si c’était une étrange façon de s’attacher à un objet, c’était ce qu’elle ressentait. Et savoir que tout cela avait probablement été détruit lui laissait un goût amer.

Elle se sentit tout à coup désemparée, comme elle ne l’avait jamais été de toute sa vie. Un cocon l’emprisonnait. Ce qui lui demanda un terrible effort pour se raccrocher à la réalité, reprenant peu à peu conscience des grésillements qui jaillissaient de l’écouteur, près de son oreille.

– Madame Givens ? Madame Givens ? Vous êtes toujours là Madame Given ?

Dans son bureau richement décoré, Sandra n’avait pas la force. Elle s’était toujours cru à l’abri de tout du haut de sa tour d’ivoire, mais faisait face aujourd’hui à une sérieuse désillusion. Son monde s’écroulait. Dieu l’avait abandonnée.

Elle se contenta donc de hocher la tête, comme si la personne qui se trouvait à l’autre bout de la ligne pouvait la voir.

– Madame Givens ?

– Oui ? fit-elle comme dans un rêve.

– Vous devriez venir.

– Je… j’arrive.

Elle n’eut pas le réflexe de raccrocher et laissa tomber son bras le long du corps, tout en restant bêtement à regarder sans vraiment la voir la porte d’entrée de son bureau.

Les pensées, qui la traversaient, étaient totalement incohérentes, glissaient dans son esprit, insaisissables, comme l’air filant entre les doigts.

Elle ne sut jamais combien de temps elle resta dans cet état, à laisser vagabonder son cerveau dans toutes les directions sans parvenir à se raccrocher à quelque chose. Et, lorsqu’elle sortit enfin de son rêve éveillé, la réalité et le présent lui claquèrent au visage comme un élastique.

Elle se ressaisit tant bien que mal. Sa main effleura une matière duveteuse.

La moquette !

Sous le choc, Sandra s’était effondrée au pied de son bureau.

– Merde, fit-elle.

Ce fut le premier mot qu’elle prononça.

Et Marc en parut soulagé.

– Tu m’as fait peur Sandra, dit-il tout en l’aidant à se relever.

– Marc ? Qu’est-ce que… ? Mon appart ! Il faut que j’y retourne ! Quelle heure il est ? Merde !

– Hein ! Qu’est-ce qui t’arrive Sandra ?

Elle reprit peu à peu empire sur elle-même et se calma. Ses pensées redevinrent cohérentes.

– Mon appart, il vient de prendre feu. Je dois y aller, dit-elle enfin.

– Oh merde ! T’as besoin de quelque chose ?

– Non. Il vaut mieux que je prenne le métro, j’y serai plus vite.

Elle ramassa son sac et son mobile et entreprit de se diriger vers la porte. Mais son collègue la retint par le bras. Elle se retourna en lui lança un regard interrogatif alors qu’il lui tendait un mouchoir en papier.

Comment osait-il ?

– Attends, fit-il.

Ses yeux voyagèrent entre Marc et le mouchoir, sans comprendre la situation. De l’index, l’homme se frotta la tempe en hochant la tête dans sa direction. Elle l’imita et retira une main ensanglantée.

– Merde !

Et elle prit le mouchoir, avec un sourire crispé.

– Tu veux que je vienne ?

Elle secoua la tête.

– Non, non, ça ira merci.

– Si tu as besoin de quelque chose, je suis là.

– Merci Marc, répondit-elle avec sincérité tout en le regardant droit dans les yeux.

– Tiens-moi au courant, lança-t-il alors qu’elle franchissait la porte.

Puis elle plongea dans le bruit et la fureur. La foule se déversait autour d’elle comme un assourdissant torrent d’humeurs et de couleurs.

La cacophonie la déstabilisait, pour la première fois de sa vie. Elle s’immobilisa au milieu du trottoir et subit les attaques répétées de la foule qui pestait de voir ainsi cette femme bloquer le chemin de la multitude. Elle fut bousculée et insultée mais cela passa à travers elle, comme si son esprit n’avait plus de consistance. A ce moment-là, et pour la deuxième fois de la journée, elle ne faisait plus partie de ce monde, elle était perdue, ses pensées émergeaient, flottaient une fraction de seconde et disparaissaient.

Encore une fois, elle ne put se raccrocher à rien. Elle ne put dire combien de temps elle demeura dans ce trouble, mais elle sut ce qui l’en sortit.

C’était un picotement persistant dans la nuque, une sensation étrange, comme la certitude d’être observée. Elle reprit soudain conscience du monde qui l’entourait.

Sandra ne pensait pas souffrir de paranoïa, mais était persuadée que tout le monde l’observait. Toute cette foule de visages qui se déversait devant elle, tous ceux-là l’observaient.

Son cerveau débraya et ses pensées s’emballèrent. Puis il y eut des chuchotements. Ils envahirent son cerveau. Ils étaient hostiles, elle le savait.

Sans qu’elle le commande réellement, ses mains se plaquèrent de leur propre chef sur ses oreilles. Il fallait arrêter ces voix. Les empêcher de lui nuire.

Elle ploya sous l’assaut et tomba vite à genoux. Elle avait envie de hurler.

Mais un sentiment domina soudain ce flot incoercible. C’était l’indécrottable sensation qu’elle ne devait pas rester ici, qu’elle avait autre chose à faire.

Et tout s’arrêta, aussi brusquement que ça avait commencé. Les chuchotements s’apaisèrent comme le lait bouillant que l’on retire du feu. Une voix retentit.

– Vous allez bien, Madame ?

Penché au-dessus d’elle, un homme aux allures d’anges s’inquiétait de son état de santé. Au sein de l’ignorance qui l’environnait, de cette société individualiste, un inconnu s’inquiétait pour elle.

Elle hocha la tête, hébétée, et l’homme l’aida à se redresser

– Vous êtes sûre ?

Sur la chaussée, près d’elle, le doux bruit d’un klaxon se fit entendre, un moteur rugit, une voix éclata.

Les conducteurs, dont les yeux étaient rivés sur le feu tricolore, attendaient que celui-ci ne daigne enfin afficher le vert. Les fenêtres de la plupart des voitures étaient ouvertes. Beaucoup de conducteurs arboraient une cigarette, des téléphones portables pendaient aux oreilles. Certains, avec leur oreillettes, donnaient l’impression de parler tout seul, alors que d’autres s’égosillaient contre cette autre personne au bout du fil. La couche légèrement bleutée de la pollution apparaissait devant le ciel nuageux. Les buildings s’élevaient autour d’elle, tous plus hauts les uns que les autres. Au loin, on entendait une sirène de police.

Elle regarda autour d’elle. Des gens la regardaient, se demandant certainement qui était cette folle ou se demandant ce qui se passait. D’autres, absolument désintéressés ou perdus dans leurs pensées, passaient leur chemin sans un regard. Certains étaient engoncés dans leurs costumes onéreux et trop chauds pour la saison, d’autres avaient opté pour les manches courtes.

Une femme la bouscula et la fusilla aussitôt du regard, avant de passer son chemin sans s’excuser. Plus loin, une femme expliquait à son compagnon pourquoi elle le quittait, l’homme ne réagissait pas et restait simplement là, à la regarder, l’attaché-case tombant au bout de son bras.

Le monde était le même que lorsqu’il l’avait laissée. C’était le calme habituel de la vie dans une grande ville.

Alors oui, ça allait bien.

– Oui, répondit-elle avec un sourire alors que le feu passait enfin au vert.

Elle se demanda bien ce qu’elle faisait encore dans la rue si tard dans la matinée et les événements de ces dernières heures se rappelèrent à son bon souvenir.

Ca n’allait pas très bien en fait : elle n’avait plus de logement à cause d’une explosion.

Elle remercia rapidement l’homme et s’engouffra dans la bouche de métro, suivit les couloirs qu’elle connaissait par coeur jusqu’à sa ligne et entra dans la première rame qui s’arrêta.

Elle laissa défiler les stations devant ses yeux, ignorant les autres voyageurs, qui le lui rendaient bien.

Après environ une demi-heure de trajet qui sembla durer une éternité, il n’était pas loin de 8h30 lorsqu’elle arriva devant son appartement de la banlieue New-Yorkaise.

Elle y découvrit ce qui ressemblait de près à un champ de bataille.

Les pompiers déblayaient les gravas qui s’amassaient sur les trottoirs et jusque sur la rue. Une passante au visage ensanglanté expliquait aux policiers le choc qu’elle reçu lorsque les débris de fenêtre avaient littéralement étaient soufflés vers elle.

Sandra, désormais sans logis, fut bientôt cueillie par une gardienne d’immeuble catastrophée et une paire de pompiers.

– Ah Madame Givens ! s’exclama la dame charnue au teint rouge. J’ai vraiment eu peur que vous soyez encore à l’intérieur. Si vous saviez… Ca m’a vraiment soulagée de vous entendre au téléphone ce matin.

Les forces de l’ordre commencèrent à lui poser leurs questions avant qu’elle n’ait pu prendre dimension de l’ampleur des dégâts.

– Madame Givens ?

– Depuis quand vivez-vous ici ?

– A quelle heure êtes-vous partie ce matin ?

– Avez-vous contacté des proches récemment ?

– Vous êtes-vous disputés avec eux ?

– D’où êtes-vous originaire ?

– …

Sandra ouvrait de grands yeux affolés sur ces hommes et ces femmes qui la pressaient de questions. Elle leva la tête afin de reprendre un peu ses esprits, prit une profonde inspiration…

Puis il y eut un vacarme assourdissant. Une ombre les recouvrit l’espace d’une seconde.

– Il ne vole pas un peu bas cet avion ? demanda une personne.

– Waow ! lui répondit-on.

– Putain ! confirma-t-on.

En quelques secondes, dans une bonne partie de la ville, des milliers de têtes se levèrent, se posèrent le même genre de questions, poussèrent les mêmes exclamations, certains remarquèrent qu’il s’agissait d’un Boeing 767.

Tous les regards suivirent l’appareil jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les immeubles. Puis il y eut une immense déflagration. Une rumeur sourde se propagea dans leur direction et le sol vibra légèrement sous leurs pieds. Puis une épaisse fumée noire monta derrière les édifices New-Yorkais.

– Putain de merde !

Les radios des pompiers grésillèrent, un des hommes cracha « Merde ! C’est les tours ! ». Puis les sirènes beuglèrent et les camions désertèrent les lieux.

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Texte écrit par TacheMaster. Publié le 20/02/2007.
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