Séduit par les folles idées d'un vieux physicien, Curt Dressnel, inspecteur de police, devient le cobaye d'une expérience qui va malheureusement mal tourner.
Il va y perdre plus qu'il ne pouvait l'imaginer.
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Chapitre 1
Depuis près d’une demi-heure, les scientifiques s’affairaient autour de Curt dans un ballet frénétique où chacun savait exactement ce qu’il avait à faire. Ils procédaient aux derniers réglages et finissaient de connecter le volontaire aux appareils de contrôle.
Tout ce qu’il fallait pour que durant l’expérience les fonctions vitales et secondaires de leur cobaye fissent l’objet d’une surveillance accrue. Le rythme cardiaque évidemment, mais aussi l’activité cérébrale, les taux d’oxygène et d’insuline, et même les signaux électriques échangés avec les muscles ainsi que la température de son corps ; tout cela, et bien plus encore, allait être enregistré et analysé.
D’un œil attentif, le professeur Böln, responsable en titre de l’expérience non autorisée, observait la scène. Il désirait que le sujet fût à son aise. Seulement parce que cela faciliterait le bon déroulement de la suite.
Debout et immobile au milieu de la pièce depuis le début des opérations, Curt Dressnel sentait l’impatience le gagner petit à petit. En fait, plus ils se rapprochaient de l’instant t0 – ainsi que le nommaient les ingénieurs qui papillonnaient autour de lui –, plus il redoutait ce qui allait se passer. Mal à l’aise dans le survêtement qu’on lui avait fait mettre – aucun objet métallique ne devait être présent au cours de l’expérience ¬–, il espérait que tout se terminerait rapidement.
Les raisons pour lesquelles il avait accepté de participer à cette folie lui échappaient encore. Il pensait qu’inconsciemment il voulait croire à l’éventualité que ce fût possible, il pourrait faire tant de choses alors. Il n’avait pas eu la nécessité de longtemps y réfléchir pour savoir ce qu’il ferait en premier si c’était possible : les sauver.
En fait, on était parvenu à le faire rêver avec ce projet. On devait ça au grand pouvoir de persuasion du professeur Böln. Même avec des soi-disant preuves scientifiques totalement incompréhensibles, il était capable d’embarquer n’importe qui. Preuves qu’il s’était empressé de lui présenter le jour de leur rencontre. Car, pour ne pas mettre les recherches en péril, les scientifiques avaient pris le risque de partager de lourds secrets avec l’inspecteur.
Uniquement parce que Curt avait eu le pouvoir de tout arrêter alors. C’était lui qui avait enquêté sur le trafic de l’argent détourné et avait abouti dans ce laboratoire clandestin. Le policier avait donc pris une grave décision pour sa carrière et garda tout pour lui, prétendant s’être engagé sur une fausse piste et devoir tout reprendre depuis le début.
Aujourd’hui, en tant que cobaye et si proche de l’instant fatidique, il n’était plus tellement sûr d’avoir fait les bons choix. Au mieux, se disait-il, il ne se passerait rien et il mettrait un terme à cette comédie ; quant au pire, il préférait vraiment ne pas y penser.
– Voilà, intervint soudain Böln, nous sommes parés.
Tout avait été vérifié : les capteurs parsemés sur le corps de l’inspecteurs transmettaient les données comme prévu et les différentes fibres optiques reliées aux caméras fonctionnaient parfaitement.
– Je dois vous injecter le traceur.
L’appareil miniaturisé au possible et invisible à l’œil nu – on lui avait parlé de nanotechnologie – baignait dans le sérum physiologique contenu dans un pistolet médical. L’engin devait lui permettre de revenir.
– Etes-vous sûr de toujours vouloir le faire ?
C’était pour Curt la dernière chance de refuser, mais il ne s’en saisit pas. Finalement, la curiosité avait pris le pas sur ses craintes et réticences. Ravi, le scientifique fit donc ce qu’il avait à faire.
Curt se frotta le bras et fixa le physicien. C’était un grand homme aux cheveux gris et au regard d’un bleu perçant. Constamment vêtu d’une chemise unie avec cravate assortie à la veste et d’un pantalon en toile gris sombre, il menait son équipe avec une autorité toute militaire. Le policier l’avait vu exiger de ses collaborateurs de longs et nombreux essais, parfois même jusqu’au milieu de la nuit. Les deux informaticiens, le médecin et les deux autres physiciens ne s’étaient jamais plaints. Le professeur Böln avait réussi à les embarquer eux aussi dans son rêve, leur promettant monts et merveilles, comme à l’inspecteur.
– Rappelez-vous, Curt : laissez tout en place.
Le cobaye hocha la tête. On lui avait expliqué les risques potentiels à de nombreuses reprises. Si ça fonctionnait réellement, il ne toucherait donc à rien.
Les autres membres de l’équipe s’étaient déjà retirés et réfugiés derrière leurs instruments avec une certaine hâte.
– Tout est OK, cria l’un d’eux.
Seuls dans la cage, les deux hommes se dévisagèrent. Un éclat nouveau pétillait dans les yeux du scientifique tandis que ceux du policier exprimaient la peur.
– Tout ira bien, Curt. En cas de problème, nous sommes là. (Il désigna quelque chose qui se trouvait derrière la paroi métallique.) Bonne chance, Curt. Vous entreprenez un voyage extraordinaire et inédit. N’en perdez pas une miette.
Puis il s’éloigna.
– N’oubliez pas, dit-il avant de sortir, vous pouvez arrêter l’expérience à n’importe quel moment endéans les cinq minutes. Après quoi, il sera trop tard pour faire machine arrière.
Sur ces mots, la porte se ferma et fit disparaître toute lumière. Curt entendit les verrous électriques et mécaniques se mettre en place. Désormais, il était totalement coupé du monde extérieur.
Cette cage, lui avait-on expliqué, était une sorte d’immense bobine parfaitement isolée tant au niveau électrique qu’au niveau mécanique. L’unique occupant de cette étrange chose cubique réalisa qu’aucun son ne passait non plus. Les concepteurs n’avaient pas jugé utile d’agrémenter la construction de la moindre fenêtre, pas même d’une lucarne. Ils appelaient cet endroit : le module.
Dans le noir le plus total, Curt savait qu’on l’observait de l’autre côté de la paroi. Un réseau de fibres optiques, reliées à des caméras équipées de système de vision nocturne, l’épiait des quatre coins de la pièce.
Chapitre 2
Dans le laboratoire bondé d’écrans, tous les yeux se tournèrent vers le professeur Böln, dans l’attente du signal. La première expérimentation en situation réelle rendait l’homme plus qu’optimiste. Selon lui, rien ne pouvait plus les empêcher d’atteindre leurs objectifs et d’entrer dans l’histoire. Soudain conscient qu’on attendait quelque chose de lui, il ne s’encombra pas d’un long discours inutile et regarda son équipe.
– Je pense que nous sommes prêts à y aller.
Les hommes le regardèrent sans réagir. Il se tourna donc vers les informaticiens.
– Messieurs, à vous de jouer.
Tout le système était automatisé et contrôlé par des ordinateurs surpuissants. Le programme qui régissait l’installation avait demandé plus d’un an de travail et fait l’objet d’innombrables simulations et tests jusqu’à être sans faille. Ils n’avaient pas droit à l’erreur ; les quelques éléments radioactifs qui se trouvaient dans la chaîne ne devaient être manipulés qu’avec d’extrêmes précautions.
Encore dépourvu d’interface graphique conviviale, le soft ne pouvait être exécuté qu’en ligne de commande et seuls les concepteurs savaient l’utiliser. Celui qui se trouvait devant le clavier du serveur saisit donc frénétiquement une suite de caractères incompréhensible pour l’homme normal. Puis sa main resta en suspens au-dessus de la touche d’envoi, le temps de vérifier ce qu’il venait de taper.
Son binôme hocha sensiblement la tête, comme il avait lui aussi relu la ligne. L’homme prit donc une profonde inspiration et baissa la main.
Au début, il ne se passa rien de visible. Selon la procédure, le programme vérifiait d’abord son propre environnement. Ensuite de quoi, il contactait et allumait les appareils en stand-by. Enfin, si aucune étape n’échouait, il initialisait le processus de l’expérience.
Chapitre 3
Curt s’impatienta encore debout dans le noir. A quoi jouait-on de l’autre côté ? Cela ne faisait que quelques minutes qu’il était seul, mais il avait eu le temps de réfléchir encore à cette folle aventure. Il gardait dessus un avis mitigé : d’un côté, il ne souhaitait pas croire en une telle possibilité, tandis qu’une partie enfouie en lui avait été séduite par l’idée. Cette partie inconsciente était responsable à elle seule de sa décision finale.
Malheureusement, plus le temps passait plus il avait peur de ce qui allait arriver. Il craignait soudain la mort, même si on lui avait certifié que rien n’arriverait. Le champ électromagnétique qui allait se masser autour de lui ne pouvait tout de même pas être sans danger. Et après cela, même si tout se déroulait bien et que l’expérience réussissait, que deviendrait-il ? Supporterait-il cela psychologiquement ?
Des claquements métalliques résonnèrent soudain autour de lui. Puis il y eut un bruit sourd qui monta peu à peu en puissance. C’était un son grave qui faisait désagréablement vibrer ses entrailles.
Ses doigts fourmillèrent et des taches noires papillonnèrent autour de lui. Des symptômes qu’il ne connaissait que trop bien : ils annonçaient une nouvelle crise.
Il fut brusquement pris de vertiges et tenta vaillamment de garder l’équilibre et de rester debout, en vain : la cage bougeait dans tous les sens. Pire, elle se déformait : les parois ondulaient méchamment et le sol se confondait parfois avec le plafond. Il y eut même un moment incertain où la tôle devint invisible. A cet instant unique et étrange, il aperçut les initiateurs de l’expérience qui fixaient du regard les écrans placés en hauteur.
Après cela, la migraine prévue à peine plus tôt commença à l’empêcher de penser correctement. Elle menaçait d’être terrible.
D’étranges formes aux couleurs vives s’animèrent alors dans son champ de vision. Cependant, cela n’avait jamais fait partie des effets de la migraine. C’était donc autre chose.
L’expérience ne devait normalement durer que quelques minutes, mais il lui sembla que cela faisait déjà une éternité qu’elle avait commencé tant la douleur devenait insupportable. Un bref instant de lucidité lui permit de remarquer qu’il était à genoux, alors qu’autour de lui les murs continuaient de tordre comme du papier. Les lumières, pour leur part, devinrent des fantômes qui se précipitaient sur lui en hurlant.
La douleur devint une partie de lui-même. Les fantômes le faisaient peu à peu sombrer dans la folie tandis que le monde autour de lui n’était plus qu’une masse instable.
Finalement, ce qui n’était qu’une migraine carabinée au début en arriva au point qu’il eut l’impression que chaque cellule de son corps se séparait, comme s’il s’était désintégré en un éclair. Et il perdit connaissance, s’évadant pour un monde sans souffrance où rien ne le toucha plus, le néant dans tous les sens du terme.
Chapitre 4
Il avait déjà connu de nombreux réveils difficiles, mais celui-ci fut différent. Pendant quelques instants, même son nom demeura un mystère pour lui et une épouvantable migraine serrait sa tête dans un étau. Un monde inconnu tournoyait autour de lui tandis qu’il se sentait tomber dans un vide sans fin.
Lentement, les éléments se figèrent et la douleur s’estompa. Jusqu’à ce qu’il pût se souvenir de son nom : Curt Dressnel, officier de police, veuf. Ce qui voulait dire…
Ce fut malheureusement le premier événement de sa vie qui lui revint en mémoire, un lourd traumatisme. Cette brève description qu’il s’était vu obliger de rappeler sur toutes les feuilles d’impositions – ou n’importe quel autre formulaire administratif – le remit brusquement face à la mort de sa femme, sauvagement assassinée.
Le reste de son existence lui fut livré après ce premier choc, mais dans un ordre si compliqué qu’il ne chercha même pas à remettre tout cela dans une chronologie. Ainsi, il se souvint de son mariage, ses premiers amours, son premier vélo, le jour où il était entré à l’école de police et la première fois qu’il avait posé la main sur une arme, le trafic de matériel médical, la rencontre avec sa femme, ses défaites au jujitsu, la cour de récréation, le métro Parisien et ses tapis roulants.
Fatalement, son esprit s’arrêta à nouveau sur le meurtre de sa femme et il revécut cet instant tragique où il ouvrait la porte de son appartement sur un cadavre ensanglanté. Il se précipita vers le corps et serra la tête de sa moitié contre sa poitrine, ne comprenant ni comment ni même pourquoi, versant certainement quelques larmes dans la tourmente. Jusqu’à ce qu’il surprît le mouvement d’une silhouette qui se faufilait dans l’ouverture de la porte. Il y eut la course-poursuite, la chute dans la cage d’escalier qui lui avait valu plusieurs points de suture sur le crâne et des phalanges brisées.
Puis l’inconnu disparut dans la nuit. Aucune recherche ni enquête ne lui permit d’en retrouver la trace. Même les agents de la police scientifique déclarèrent forfait devant les preuves matérielles. Pire, on avait osé le soupçonner lui, sous prétexte que l’on n’avait retrouvé que son sang et ses empreintes sur les lieux.
Tout à coup, il fut debout devant les deux cercueils, à dire adieux à ceux qu’il avait laissé mourir. A ce moment, l’horreur prit une nouvelle dimension : les méandres de sa mémoire l’embarquèrent jusqu’à une chambre d’hôpital : une tête qui apparaissait soudain, le cordon ombilical qu’il coupa d’une main tremblante, les premiers pleurs.
Sa femme n’était pas la seule à avoir péri ce jour-là : son unique fils de trois ans avait subi le même sort. Il se souvenait être revenu à l’appartement, exténué par la course poursuite, perdu dans son malheur. Il s’était laissé tomber à genoux près de sa femme et avait pleuré. Il avait pensé à tout ce qui lui restait et, saisi par un fort et étrange pressentiment, s’était précipité dans la chambre de son fils. Suivant les empreintes de pas ensanglantés, il avait trouvé le petit corps sous son lit, les vides tournés vers lui.
Il sentit la colère monter en lui, gonflée par un sentiment d’impuissance. Déjà sept ans qu’il avait perdu sa famille dans ce drame. Et qu’avait-il fait depuis ? Rien. Il avait commencé à boire et était devenu dépendant aux antidépresseurs.
Une boule se forma dans son estomac, de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Sept ans déjà. Et où était-il aujourd’hui ? Dans une chambre inconnue. Il ne savait même pas comment il y était arrivé. Avait-il abusé de la boisson encore une fois ? Même de cela, il ne se souvenait pas. Cependant, des lendemains de cuite il en avait connu, et cette migraine était assez révélatrice des circonstances qui l’avaient mené ici.
Quelqu’un poussa tout à coup la porte de la chambre. Son visage familier réveilla aussitôt une flopée de nouveaux souvenirs. Curt se remémora les détails de sa dernière enquête, l’immeuble, le laboratoire, les savants…
L’expérience !
– Comment vous sentez-vous, Curt ?
– Pas très bien.
– Nous étions impatients de vous revoir parmi nous.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ce serait plutôt à vous de nous le dire.
Curt réprima un frisson en pensant aux hallucinations.
– Rien, dit-il.
– Rien ?
– Il ne s’est rien passé. Votre machine infernale n’a pas fonctionné correctement. Tout ce dont je me souviens, ce sont les fantômes.
– Les fantômes ?
– Dans la cage, il y avait ces lumières vives… et les murs qui se déformaient.
– Mais après, quand vous êtes sorti du module, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Rien. Je ne suis jamais sorti du module. Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillé ici. Et j’ai une migraine. Donnez-moi mes Zomigoros.
– Vos quoi ?
Sept ans qu’il suivait le traitement. Le médicament faisait partie de sa vie, son nom était pour lui un langage courant. Il en gardait toujours un tube dans la voiture, au cas où.
– Mes cachets. Dans la boîte à gants.
Chapitre 5
Contrarié plus que de raison, le physicien sortit de la chambre en promettant à Curt de lui envoyer le docteur Dussaq aussi vite que possible.
Dès qu’il fût dehors, toutefois, il oublia tout ce qu’il avait promis à son cobaye – médicaments et docteur – et s’intéressa égoïstement à son expérience.
Tous les paramètres étaient pourtant normaux, ne cessait-il de se répéter. Du point de vue des instruments, tout s’était déroulé selon les prévisions, l’expérience avait été une réussite totale. Le professeur Böln ne voulait pas croire à un échec ; épaulé par sa précieuse équipe, il avait travaillé trop durement sur le projet pour qu’il ne fût pas concluant.
Cependant, comment prouver que son interprétation des données était la bonne alors que le seul témoin ne se souvenait visiblement d’aucun voyage ? Tomas Böln était un scientifique reconnu dans son milieu, un éminent personnage qui ne devait pas laisser ses désirs arranger les résultats.
Il devait reprendre tous les enregistrements et les analyser en profondeur.
Il entra dans le laboratoire et resta debout devant le module pendant un temps infini. Seul – il avait renvoyé les membres de son équipe dans leur foyer respectif –, il ne songea même pas à joindre le médecin, ce qu’il avait pourtant promis de faire dès le réveil du cobaye. De toute façon, Dressnel avait l’air de bien se porter, malgré la fracture de son arcade sourcilière et l’hémorragie des muqueuses. Quinze heures de sommeil avaient tout de même dû lui permettre de bien récupérer.
Le professeur avait d’autres soucis en tête. C’était certainement pour cette raison qu’il n’avait pas encore fermé l’œil. Il était passé deux heures du matin lorsqu’il s’installa devant la machine et copia la commande que lui avaient laissée les informaticiens avant de partir.
Lorsqu’il l’eût validée, tous les instruments rejouèrent l’enregistrement de l’expérience en temps réel, une fois de plus. Ca couvrait toutes les opérations de préparation jusqu’au moment où les participant du projet entraient dans le module.
Böln passa justement sur tout ce qui avait trait à la préparation, cela ne l’intéressait pas. C’était l’expérience en elle-même qui l’interpellait, du début à la fin.
Dès les premières images qui suivaient t0, Dressnel donnait l’impression d’avoir beaucoup de mal à tenir debout. Le professeur imaginait que cela était dû à la modification du champ magnétique, le sens de l’équilibre en était probablement perturbé. Le rythme cardiaque s’accélérait au fur et à mesure. L’électroencéphalographe s’agitait et la cartographie infrarouge du centre névralgique montrait que toutes les zones étaient en activité.
A t +342, le sujet tombait à genoux, il semblait effrayé. D’après les informations qu’il venait de recevoir, Böln déduisit que c’étaient les fantômes qui mettaient son cobaye dans cet état proche de la folie. Mais quels fantômes ? Le sujet avait parlé de lumières vives, des hallucinations que les images étaient incapables de reproduire. Le cardiogramme affichait 183 battements par minutes, une zone de danger qui aurait pu provoquer de graves lésions. Les signaux électriques échangés dans le cerveau présentaient des pics d’une intensité incroyable qui avaient fait saturer les cartes d’acquisition. L’activité cérébrale était générale, mais dominée par une zone particulière, une région atavique située derrière l’hypophyse. Tous les muscles réagissaient sporadiquement à des stimuli nerveux.
Dressnel avait souffert. Il avait probablement hurlé, mais le module insonorisé et dépourvu de micro les avait empêchés de l’entendre.
C’était à ce moment-là, se souvint le savant, que Patricia Dussaq, le seul médecin de l’équipe, avait demandé l’arrêt de tout. Selon elle, le sujet était sur le point d’y laisser la vie. Tomas ne l’avait pas écoutée. T +342 était beaucoup trop loin dans l’expérience, aucun retour en arrière n’était plus possible à ce stade.
De plus, un orgueil soudain mal placé le poussait à voir son bébé arriver à terme. S’il avait tout pensé et mis en place, ce n’était pour arrêter là. Stopper l’expérience aurait été un échec et une terrible désillusion.
– Vous allez le tuer, l’avait accusé Patricia.
Il savait qu’il n’aurait pas dû prendre de femme dans son équipe, mais il s’agissait du seul docteur en médecine qu’il connaissait. Et il avait confiance en elle.
Quelques secondes plus tard, à t +357, il y avait un grand flash. D’après les instruments, à ce moment-là, tous les paramètres attendus étaient stabilisés et le programme, après dix secondes de vérifications, avait déclenché la décharge d’énergie.
La luminosité soudaine fit souffrir les capteurs vidéo et les images eurent du mal à redevenir nettes. Lorsqu’elles le furent, Dressnel était à terre et ne bougeait plus. L’ordinateur contrôla le retour à la normal de tous les paramètres et arrêta les systèmes. L’expérience dura 376 secondes exactement.
Après cela, les images montraient un rai de lumière, au moment de l’ouverture de la porte. Et tous les scientifiques se précipitaient dans le module. Patricia s’assurait que les jours du policier n’étaient pas en danger.
Böln se souvint du regard foudroyant dont il avait été la cible. Il se rappela du sang dont l’horreur n’était pas reproduite par les images. Il y en avait partout. Dressnel l’avait échappé belle.
L’enregistrement s’arrêtait là. Le professeur Böln croisa les mains sous son menton. Ses yeux piquaient, sa tête était lourde, son esprit avait du mal à analyser. Cependant, il n’avait pas la tête à dormir.
Il copia donc encore la ligne de commande et lança la lecture. Et une fois de plus après. Sans le sentir, il s’assoupit au début du quatrième visionnage. Ses yeux se fermèrent simplement et ses muscles se relâchèrent tout doucement. A peine eut-il conscience de sa joue qui roulait soudain sur le bureau froid.
Son esprit ignora les pas qui résonnèrent ensuite dans le silence du labo et le tintement qui joua une note brève. Les écrans s’éteignirent ensuite et les appareils se mirent en veille ; Tomas Böln dormait toujours, de nouveau seul avec toute sa technologie brillamment détournée.
Chapitre 6
Vide ! Le tube que Curt gardait toujours dans sa voiture était vide.
Quel homme stupide il faisait !
Curt n’avait donc pas le choix. Il savait très bien que ce n’était pas une très bonne idée dans son état, mais il devait retourner chez lui. Il y avait des médicaments là-bas qui lui permettraient de calmer sa crise. Une bonne douche bien froide l’aiderait aussi sûrement à faire passer la migraine. Voilà de quoi il avait besoin, et de rien d’autre.
Les yeux clos et le front appuyé au volant, il tentait donc de mettre sa douleur entre parenthèses l’espace d’un instant. Il se redressa lentement, profitant d’une accalmie pour mettre le moteur en marche. Les vibrations et le bruit du diesel ne l’aidèrent pas à se sentir mieux : il sentait parfaitement la douleur rayonner dans la partie droite de son cerveau et prendre toute la tête jusqu’aux épaules. Chaque mouvement était un supplice, chaque son résonnait dans son crâne à l’infini, même le sang qui affluait dans ses tempes représentait un calvaire.
Curt alluma les phares et se détourna aussitôt, ébloui par leur reflet sur le mur tagué. Elément que son cerveau eut du mal à accueillir et gratifia d’une soudaine envolée de la douleur.
L’inspecteur connaissait les états migraineux, cela faisait même sept ans qu’il les subissait régulièrement plusieurs fois par mois. Cependant, jamais il n’avait eu à en découdre avec une telle crise. C’était plus qu’il ne pouvait supporter.
Si seulement il n’avait pas laissé son arme dans son casier, comme il avait l’habitude de le faire quand il venait ici : une balle bien placée et ce serait fini.
Pour sûr, l’expérience n’y était pas pour rien, les images qu’il avait eues l’occasion de voir en reprenant ses clefs le confirmaient.
Il ne savait pas comment il parviendrait à retourner jusque chez lui, à plus de trente kilomètres de cet endroit, alors qu’il était incapable de garder les yeux ouverts même avec une faible luminosité.
Il prit donc sur lui pour éteindre phares et moteur. Bien qu’encore dérangé par la lointaine lumière d’un lampadaire, le silence qui régna soudain lui donna un peu de répit.
Tant pis pour la douche froide et les médicaments, ce dont il avait besoin dans l’immédiat c’était de silence et d’obscurité. Curt remit donc à plus tard son projet de retour à la maison. N’osant même pas bouger, il resta calme au fond de son siège et ne trouva rien d’autre à faire qu’attendre que cela passe, sans réfléchir.
Des images brèves fulgurèrent dans son esprit, elles étaient d’une violence rare. Sa femme rit l’espace d’un éclair, ou était-ce un cri ? Il n’en était pas vraiment sûr. Son fils courait. Un homme descendait les escaliers. Sa femme, de nouveau, gisait cette fois à ses pieds. Et partout, du sang en quantités invraisemblables.
Jusqu’à ce que l’on frappât brutalement au carreau.
La migraine se rappela alors à son bon souvenir et lui donna des envies d’abattre l’importun sur place tant il se tordit de douleur. Il se prit la tête à deux mains, ouvrit la bouche sans pouvoir crier et attendit.
Tout juste s’il eut ensuite conscience que l’on ouvrait la portière et qu’on le touchait. Son esprit s’était retiré pour lutter contre cette crise soudaine.
A un moment, une voix de femme l’invita à avaler ce qu’on lui mettait en bouche et il ne chercha pas à discuter ni même à savoir de quoi il s’agissait. Il avala, aussi bien qu’il le put dans la tourmente.
Enfin, la douleur diminua sensiblement et lui permit d’ouvrir les yeux. La clarté omniprésente l’aveugla.
Etait-ce déjà le jour ? Il faisait encore nuit lorsqu’il était sorti du laboratoire.
– Vous vous sentez mieux ? demanda le docteur Dussaq.
– Je ne sais pas. Qu’est-ce que vous m’avez donné ?
– Des vasoconstricteurs.
Chapitre 7
Patricia Dussaq franchit la porte du laboratoire d’un pas rageur et jeta sa colère à la face du professeur Böln.
– Je vous avais dit de m’appeler !
L’homme qui l’avait conviée à participer à l’expérience sursauta. Il posa sur le médecin des yeux enflés de fatigue. A en juger par sa position, il avait probablement passé la nuit à compulser les données. Cependant, si lui n’avait pas dormi, Patricia était dans le même cas. Morte d’inquiétude de surcroît au sujet de Dressnel, elle n’avait cessé de se retourner dans ses draps, hantée, chaque fois qu’elle fermait les yeux, par le visage ensanglanté d’un homme qu’elle était persuadée ne plus revoir vivant.
– Ah ! C’est vous, répondit l’intéressé d’un ton las. Il est quelle heure ?
Patricia se contenta de décocher son regard le plus furieux tandis qu’il prenait connaissance de l’heure. Ensuite de quoi, l’homme se déplia, s’étira en faisant craquer ses vieux os et reprit :
– J’ai visionné l’expérience je ne sais combien de fois. J’ai analysé tous les paramètres, vérifié tous les instruments. Tout indique que l’expérience est un succès… sauf le sujet lui-même.
C’en était trop. Cet homme, pourtant d’une extraordinaire intelligence, n’avait que faire de l’humanité.
– Votre sujet, comme vous dites, est-ce que vous savez seulement où il est ?
– Tout va bien, docteur. Il est dans son lit et en pleine forme. Il a juste un peu mal à la tête, mais ça passera. Le seul problème étant qu’il n’a malheureusement conservé aucun souvenir de son expérience. Et sans son témoignage, je ne peux pas me permettre de valider l’essai.
– Oh ! Et c’est tout ? Vous savez ce que c’est qu’un état migraineux ? Vous y avez déjà été sujet ? Sûrement pas ! L’inspecteur Dressnel est dans sa voiture, il sort d’une migraine dont le seuil de douleur a dû être intolérable. Vous lui avez peut-être bousillé le cerveau avec votre saloperie et vous êtes là à vous demander de quelle façon détournée vous allez pouvoir faire dire aux résultats ce que vous voulez.
– Ma machine est sans danger pour l’homme, docteur Dussaq.
– Allez dire ça au seul homme qui l’a testée. Je vais lui faire une batterie complète d’examens. Au cas où ça vous intéresse, je vous transmettrai les résultats.
Sans lui laisser le temps de répliquer, elle tourna les talons et le laissa seul dans le laboratoire. Jusqu’à ce qu’elle se rendît compte qu’il manquait quelque chose dans ce qu’elle avait dit. Elle fit donc demi-tour et retrouva l’homme qui avait trahi sa confiance debout le regard dans le vide.
– Professeur Böln, appela-t-elle.
Elle attendit qu’il levât la tête dans sa direction. Puis, sûre d’avoir capté son attention, elle alla droit au but, sans se confondre en excuse comme il eût pu le penser.
– A l’avenir, ne comptez plus sur moi.
Et elle partit sans demander son reste. Définitivement, cette fois. Sans se retourner et fière de sa décision – comment avait-elle seulement pu se laisser entraîner dans cette histoire ? –, elle marcha jusqu’au parking d’un pas de vainqueur.
L’inspecteur semblait à nouveau en proie à une épouvantable crise. Il était ramassé sur lui-même, toujours à la place du conducteur, les mains serrant le crâne.
– Monsieur Dressnel.
Il ne réagit pas. Patricia n’avait jamais vu un patient souffrir à ce point d’une migraine, même au paroxysme d’une crise.
Une commotion ?
– Monsieur Dressnel.
Cette fois, il tourna légèrement la tête vers elle… et vomit aussitôt à ses pieds.
– Laissez-moi tranquille ! explosa-t-il avant de se plier à nouveau de douleur
Il avait dans ses yeux une lueur maléfique. Patricia avait déjà vu ça chez certains migraineux, mais elle en eut peur pour la première fois. Craignant cette redoutable flamme plus que tout, elle recula et marqua un temps d’hésitation, persuadée que dans cet état il aurait pu l’abattre avec une facilité déconcertante.
Or, ne connaissant pas la gravité du cas, elle devait agir vite. Elle alla donc trouver le téléphone mobile qu’elle gardait au milieu de son sac à main et appela la salle des médecins de l’hôpital.
– Allo ? Francis ? C’est Patricia.
Comment pouvait-elle lui présenter les faits ? Elle devait l’informer sur l’état de Curt sans toutefois entrer dans les détails. Elle réalisa soudain qu’elle devait mentir.
– J’amène un homme à l’hôpital. Il est généralement sujet à des crises de migraine, mais je pense qu’il a quelque chose de plus grave aujourd’hui : une commotion peut-être. Oui, des vomissements. (Elle jeta un œil en direction de Curt.) Et des saignements de nez. Je pense qu’il aura besoin de toute une série d’examens. Non, je suis déjà en voiture. Je rappelle quand j’arrive, j’aurai peut-être besoin d’aide.
Elle se retourna et regarda dans la direction du laboratoire.
– Merci, Francis.
Puis elle raccrocha et avisa le professeur Böln qui se trouvait dans l’encadrement de la porte.
– Vous inquiétez pas, lui lança-t-elle sarcastiquement. Je ne dirai pas où vous êtes et ce que vous faites.
Sans plus prêter attention au vieux physicien, elle ouvrit en grand la portière côté passager de sa voiture, débarrassa la place et jeta les papiers à l’arrière. Après quoi elle entreprit de s’occuper de Curt.
– Je dois vous conduire à l’hôpital, lui expliqua-t-elle calmement.
Malheureusement, le policier prétendait rester ici. Le mal de tête le rendait profondément irritable – symptôme que Patricia connaissait chez tous les migraineux.
– Ecoutez, Curt, vous n’avez pas une simple migraine. Et ça peut être grave.
Tout en parlant, elle se saisit d’un chiffon qui traînait dans sa voiture et l’appliqua avec douceur sur le nez de son interlocuteur qui balaya son bras d’un geste furibond et enchaîna un rapide coup de poing. Patricia ne put l’éviter et le reçut dans la pommette.
Fort heureusement, le coup ne fut pas assez puissant et ne fit que déséquilibrer le docteur qui recula d’un pas chancelant. Cependant que l’homme sortait de son véhicule, les yeux fous et la respiration difficile.
– Je vous ai dit de me laisser tranquille, hurla-t-il avec un rictus de douleur.
A ce point-là, ce n’était plus de l’irritabilité, mais un accès de fureur. Le docteur ne put que se protéger le visage tandis que l’homme la menaçait de ses poings.
Intervint alors le professeur Böln, qui saisit le policier par derrière. Ce dernier n’eut toutefois aucun mal à se défaire de son assaillant en le jetant à terre avec rage.
– Curt, supplia le vieil homme alors que son cobaye était sur lui. Qu’est-ce que vous faites ?
Une question qui demeura sans réponse. Car au moment où l’enragé allait s’abattre sur le scientifique, ses yeux devinrent brusquement sans expression.
Et il s’écroula.
Il fallut un moment à Patricia Dussaq pour rassembler ses esprits et s’inquiéter des fonctions vitales de son patient.
Son cas devait être plus grave encore qu’elle ne l’avait pensé. Il était désormais devenu urgent de le faire soigner. Elle savait que c’était stupide, elle savait qu’il ne fallait pas bouger un homme évanoui. Les raisons qui la poussèrent à le faire malgré tout demeurèrent floues. Peut-être était-ce tout simplement la crainte que l’on découvrît ce qu’elle avait accepté de faire.
– Aidez-moi à le mettre dans la voiture ! lança-t-elle au physicien.
Une fois que cela fut fait, elle se mit au volant et lança sa Honda en direction de l’hôpital.
Chapitre 8
En dehors de Patricia Dussaq et de Curt Dressnel, l’équipe qu’avait rassemblée le professeur Böln fut au complet peu avant neuf heures. Dès que le dernier arrivant franchit le seuil du laboratoire, les hommes s’installèrent pour le briefing. Il y eut tout juste un échange de bonjour tant le directeur du projet était impatient de raconter les derniers événements.
En cinq minutes, tous apprirent donc que le cobaye s’était éveillé pendant la nuit avec une insoutenable migraine et que le docteur Dussaq l’avait conduit à l’hôpital au petit matin, après qu’il eût perdu la tête dans un accès de rage et qu’il se fût évanoui. A l’heure actuelle, il n’y avait toujours aucune nouvelle sur l’état de santé du policier, mais ils seraient tenus au courant.
Laissant l’introduction en arrière et coupant court aux questions et commentaires, le professeur entra dans le vif du sujet : selon le témoignage de Dressnel, l’expérience était un échec, alors que les instruments indiquaient la réussite totale.
Avant d’aller plus loin dans son exposé, il demanda aux informaticiens de diffuser l’enregistrement de l’expérience, pour que cela fût bien dans la mémoire de chacun. Puis il distribua les tâches à ses collaborateurs : tout vérifier.
A midi passé, aucune faille n’avait été décelée dans le système. L’informatique, la connectique, la fiabilité des données et la structure de la cage ; tout était normal, les scientifiques étaient catégoriques. Seule la dépense d’énergie avait dépassé les prévisions, le combustible nucléaire avait réduit plus que de raison au cours de l’essai.
Toutefois, était-ce réellement un dysfonctionnement ? C’était uniquement dû au fait que les calculs des physiciens n’avaient pas prédit que la décharge serait aussi consommatrice.
Alors que s’était-il passé ?
Personne n’était capable de le dire, mais aucun d’entre eux ne prit sur lui pour affirmer l’échec ou la réussite de l’expérience. Durant l’après-midi, tous se remirent donc durement au travail pour pouvoir le déterminer. Les informaticiens créèrent de nouvelles routines qui devaient leur permettre de contrôler avec précision la vitesse du flux pendant la lecture et imprimèrent, à la demande de Böln, les données de tous les appareils sur de longues feuilles de listing afin de les placarder aux murs. De leur côté, les physiciens révisèrent leurs théories et intégrèrent dans leurs calculs de nouveaux paramètres qu’ils ne pouvaient connaître avant, tels que la durée de l’expérience et la quantité exacte de combustible consommé.
Chapitre 9
– C’est le diable ! Il est venu pour vous. Il va tous vous prendre ! La fin du monde est proche et le diable va venir prendre son dû.
L’homme éclata d’un rire dément qui le mena jusqu’à une terrible quinte de toux dont il eut du mal à sortir, crachant poumons et boyaux.
Devant l’écran qui retransmettait l’interrogatoire en direct, Curt fulminait : encore un témoignage qui n’allait pas mener à grand-chose.
– Tu ne devrais peut-être pas rester ici, Curt.
L’inspecteur ne se retourna pas et continua de ronger furieusement les ongles de sa main encore valide.
– Je peux pas laisser tomber, répondit-il froidement.
– Ca fait trois jours que t’as pas dormi. Tu sais que tu peux toujours venir loger chez moi.
Ce n’était pas la première fois que l’un de ses collègues lui faisait une telle proposition. Le ministère de l’intérieur fournissait bien à Curt une chambre d’hôtel tant que tous les indices n’avaient pas été prélevés dans son appartement, mais Dressnel n’avait pas réussi à trouver le sommeil depuis les événements. Depuis lors, il avait préféré travailler jour et nuit, suivant de près l’enquête de laquelle il avait été exclu, tout en attendant avec impatience l’autorisation d’enterrer femme et enfant, une fois les autopsies réalisées.
Curt se radoucit soudain et exprima toute la gratitude qu’il put malgré la fatigue et la colère.
Dos à la caméra, le commissaire qui menait l’interrogatoire demanda au clochard de raconter ce qu’il avait vu.
– Il est venu vers moi en courant. (Son débit de parole était exagérément rapide.) Il était plein de sang. C’était le diable, je vous dis. L’enfer brûlait dans ses yeux. Et j’ai vraiment cru qu’il était là pour moi. Mais non. J’ai été gracié. J’irai là-haut, moi, je suis pas un pécheur. Je suis…
– Où est-il parti après ?
– Nulle part. Il est toujours là. Il nous observe. Oui. Il nous observe.
Curt avala d’un coup le contenu du gobelet dans lequel avait fini de fondre son aspirine. Tout ce stress et cette fatigue accumulés lui donnaient un affreux mal de tête – les docteurs ayant formellement exclu tout effet à la suite du coup qu’il avait reçu sur le crâne en tombant. Et ce n’était pas les psychologues qui allaient l’aider à se sentir mieux.
L’image fugitive du visage de sa femme tordu par la douleur s’imposa brusquement en lui. Tout à coup, il n’était plus dans le commissariat, mais face à son propre reflet dans le miroir de sa salle de bain, et une voix lointaine lui demandait de le pardonner.
Chapitre 10
Penchée au-dessus du policier, Patricia Dussaq ne doutait pas de sa propre culpabilité. C’était bien de sa faute si cet homme était allongé sur ce lit dans un état comateux, elle aurait dû s’opposer à l’essai. Elle ne savait pas pourquoi elle les avait laissés faire.
– Une place va se libérer au scanner dans moins de deux heures.
Deux heures ! Ca semblait si long. En même temps, les places étaient chères. Patricia savait que Francis avait fait de son mieux. Curt Dressnel n’était malheureusement pas le seul patient de l’hôpital à souffrir de problèmes cérébraux.
Elle resterait donc au chevet du policier jusque-là et attendrait les résultats de l’examen. D’ici là, il n’y avait qu’à espérer que le coma ne s’aggravât pas.
– Ca ira, toi ?
Il indiqua la joue de Patricia qui avait pris une vilaine couleur mauve malgré la faiblesse du coup porté. Heureusement, rien n’avait été brisé.
– Ca ira, répondit-elle tristement.
Une sonnerie discrète vint soudain troubler le silence qui s’était imposé. Le docteur Francis Gorau sortit le DECT d’un de ses profondes poches et prit la communication.
– Très bien. J’arrive, dit-il après avoir longuement écouté le grésillement du combiné. (Il se tourna vers Patricia.) Je serai là pour le scanner ou j’enverrai quelqu’un.
Puis il sortit de la chambre.
Enfin seule, celle qui s’estimait responsable de tout ça fit le tour du lit et contrôla sans conviction les moniteurs ECG et EEG. Le coma n’était pas encore profond, ainsi que l’avait indiqué Francis, mais pouvait le devenir à tout moment. De même que le patient pouvait se réveiller comme si de rien n’était. A ce stade là, personne ne pouvait savoir.
Il existait une théorie, cependant, que beaucoup avançaient et que tout le monde connaissait : on disait que les personnes comateuses entendaient ce qui se disait autour.
Patricia s’appuya donc sur le lit et observa la moindre réaction de son occupant.
– Je ne savais pas ce qui allait se passer. Je vous assure que j’ai essayé de tout arrêter, mais ça aurait peut-être empiré les choses. Excusez-moi, Curt, pardonnez-nous. Je vous promets de faire mon possible pour vous sortir de là.
Séchant une larme, elle vérifia ensuite les ondes cérébrales, sans noter de changements significatifs.
– Désolée, Curt, rajouta-t-elle avec tristesse.
Chapitre 11
C’était une voix douce et triste que Curt ne connaissait pas. Puis elle disparut et il l’oublia. Rasoir en main, il observa son visage fatigué et mangé par une barbe dure. Il eut un très bref aperçu de son visage couvert de sang puis des picotements s’emparèrent de ses doigts et il surprit un mouvement rapide dans le miroir : quelqu’un venait de passer dans le couloir.
Il se retourna aussitôt et se précipita sur la porte et jeta un œil dans le couloir. Là-bas, près d’une chambre dans laquelle il n’était plus entré depuis des mois, il vit la silhouette de son fils disparaître en courant. Il le suivit avec prudence alors qu’une nouvelle crise de migraine commençait à poindre.
Au bout du couloir, la douleur avait pris de l’ampleur, mais Curt continua, intrigué par ce qu’il venait de voir. Après une longue hésitation, il osa enfin tourner la poignée et pénétra dans le monde de son fils. Il y fit quelques pas avec lenteur, se maudissant d’avoir encore rêvé tout éveillé.
Il s’apprêta donc rapidement à sortir et prendre les médicaments que les médecins lui avaient prescrits quand il entendit des pleurs étouffés. Curt revint à l’intérieur et avança vers la source du bruit.
Des papillons noirs voletaient devant lui, mais il était maintenant habitué à ce genre d’illusions : ça accompagnait la migraine.
Le sang qui salissait le sol était encore frais, et ce n’était pas une illusion. Les traces conduisaient vers le lit. C’était si réel qu’il en sentait l’odeur.
Même si cet événement faisait partie de ses souvenirs, comment son cerveau pourrait-il l’imaginer à nouveau, jusqu’à l’odeur ?
Tandis qu’il suivait les taches vermeilles, comme il le fît dans le passé, une terrible image se frayait un chemin dans son esprit. Il savait déjà ce qu’il allait trouver là, il l’avait déjà vécu peut-être des centaines de fois, mais il devait voir, une force le poussait à aller jusqu’au bout.
Alors que chaque mouvement devenait un supplice, il se coucha au sol et, avec appréhension, regarda sous le lit.
Son propre fils jeta sur lui un regard effrayé que Curt ne put soutenir. Quelque chose d’étrange était en train de se produire : c’était un cadavre qu’il aurait dû trouver là, il en était persuadé. Ce n’était pas comme ça que les choses devaient se passer.
Le policier tendit donc la main avec un mélange de joie et de tristesse, mais le garçonnet s’éloigna. Curt réalisa avec horreur que c’était de lui qu’il avait peur. Il n’avait jamais un tel regard dans les yeux de son fils.
Soudain, Curt Dressnel courait dans la cage d’escaliers de son immeuble, poursuivant une ombre maléfique. Son pied ripa sur une marche et il chuta jusqu’au palier inférieur, se brisant trois phalanges sur le coup. Il se leva tant bien que mal et, enragé au point d’en oublier la douleur et la prudence, courut jusqu’en bas de l’immeuble.
A la faveur d’un lampadaire, il aperçut le fuyard au bout de la rue. Il se lança aussi vite qu’il le put à ses trousses. Il commençait à avoir le souffle court et une pointe tenaillait son ventre, mais il ne lui vint jamais à l’idée d’abandonner, il n’en avait pas le droit.
Il ne sut dire combien de temps dura la poursuite, mais se rappela tout de même être passé devant un clochard qu’il vit à peine. La folle course prit fin au moment où il essuya le sang qui lui coulait sur les yeux, car il perdit l’assassin de vue. Il n’avait pourtant fallu qu’une demi seconde à Curt pour y voir à nouveau clairement, et même pendant son geste il n’arrêta pas courir. Mais le fait était là : l’homme avait profité de cet instant pour se volatiliser alors que l’instant d’avant il était au beau milieu de la rue.
A bout de force, Curt Dressnel tomba à genoux et s’enfonça une pointe dans la main. Après quoi, il eut la sensation d’être soulevé de terre.
Chapitre 12
Après l’avoir posé sur la table métallique du scanner, les infirmiers installèrent le patient dans la position habituelle.
– Merci beaucoup, se départit, le docteur Francis Gorau. On redemandera de l’aide quand on aura fini.
– Pas de problème. Peut-être à tout à l’heure.
Ils sortirent de la pièce tandis que Patricia Dussaq tournait avec douceur la tête de Curt dans l’axe de l’appareil. Elle regarda ensuite le policier inconscient avec tristesse, ne parvenant pas à se défaire de son sentiment de culpabilité.
Qu’avait-elle fait ? Par sa faute, un homme était peut-être sur le point de mourir. Si seulement elle avait eu la force d’esprit de s’opposer à l’expérience ! Mais elle y avait cru, elle aussi, le professeur Böln était parvenu à la convaincre. Comme tous ceux qui avaient collaboré au projet, elle s’était laissée porter par la verve du vieux physicien et avait rêvé jusqu’au bout à un succès.
C’était certainement pour cette raison qu’elle était si en colère contre cet homme qui l’avait embarquée là-dedans : parce qu’elle s’était laissée séduire par la beauté de ses idées. Et voilà où ils en étaient.
– Patricia ?
Le docteur sursauta.
– Tout va bien ?
– Oui, ça va, soupira-t-elle.
– Cet homme, qui est-ce que c’est pour toi ?
– Un voisin, mentit-elle.
– Pourquoi est-ce que tu t’en sens si responsable ?
Piquée au vif, Patricia jeta un regard blessé à son confrère.
– C’est juste un voisin, insista-t-elle.
Conciliant, Francis se contenta de hocher la tête et proposa de se mettre à l’abri de l’autre côté de la vitre blindée afin de commencer les clichés.
Chapitre 13
– Il y a tes empreintes sur le couteau.
– C’est normal, c’est un de mes couteaux de cuisine. Il y a les empreintes de me femme aussi.
– Donc, un homme est entré dans ta maison, est allé jusqu’à la cuisine, a choisi un couteau et est revenu égorgé ta femme dans le hall. Après quoi, il s’en est pris à ton fils.
– Peut-être, je ne sais pas.
Les deux hommes se défièrent du regard. Quand brusquement Curt bondit sur sa chaise avec colère.
– Ma femme n’avait pas d’amant ! hurla-t-il en comprenant la tournure de l’interrogatoire.
– Tu es absent toute la journée, Curt.
– Je te répète qu’elle n’a personne !
– Alors, qui a pu faire ça ?
– Je ne sais pas.
– On t’a retrouvé dans ta maison, l’arme du crime en main.
– Je l’ai trouvée dans la rue.
– Ah oui. Là où l’assassin a disparu. On n’a retrouvé ses empreintes nulle part, aucune trace de sang. Et puis, tu as été identifié.
– Ah oui. Je suis le diable, rappela sarcastiquement Curt. Il faut me croire : je ne suis pas coupable.
– J’en ai tellement vu dans ce métier, Curt.
Beaucoup d’éléments étaient inexplicables dans cette affaire. A commencer par le qui et le pourquoi. Aucun indice ne permettait de dire que quelqu’un d’autre était entré dans l’appartement. Cependant, l’heure du crime ne correspondait pas aux horaires de Curt. Des témoins certifiaient l’avoir vu au poste au moment présumé du double meurtre.
Autre élément intriguant pour les enquêteurs : le tube d’aspirine retrouvé dans la main rigide d’Isabelle Dressnel. L’une des hypothèses destinait ce fameux tube à son agresseur. Ce qui signifierait qu’elle le connaissait.
Avec tous ces faits, les policiers chargés de l’affaire ne s’en sortaient pas. Aucun ne parvenait à reconstituer logiquement le crime et les hypothèses divergeaient.
Ceci dit, les meurtres avaient été précis et propres. Les profileurs les imputaient à quelqu’un de froid et méticuleux pendant l’acte. Selon eux toujours, le coupable n’était pas indifférent à ce qu’il avait fait, la position du corps de Théo Dressnel en témoignait.
Curt se retrouva soudain assis derrière un autre bureau, face à une autre personne : un psychologue. Tout était tellement rapide que Curt était perdu. Les événements s’enchaînaient à une vitesse vertigineuse, mais il ne lui fallait que quelques instants pour se remttre de ces transitions abruptes, comme s’il évoluait dans un rêve.
– Vos migraines, expliqua l’homme tandis que quelqu’un frappait à la porte avec insistance, n’ont aucune raison pathologique. Elles sont dues au stress d’un événement traumatisant. Vous êtes sûr de ne pas vouloir en parler avec moi ?
Ne l’entendait-il pas cette personne qui s’acharnait sur la porte au point de la défoncer ?
Le visage barbu et sale du clochard se dressa brusquement devant lui.
– C’est lui, c’est le diable, dit-il aux policiers qui l’encadraient, rigolant tel un fou.
Les hommes en uniforme l’éloignèrent de force.
Tandis que le bruit était toujours là ; répétitif et régulier, il emplissait toute la pièce. Il persistait lorsque Curt ouvrit la porte de son appartement et découvrit le corps de sa femme étalé dans une mare de sang.
Le cognement se mêla aux battements de son cœur quand il courait dans la rue, gagné par l’euphorie.
Le claquement se fit plus puissant et rythma le déroulement des événements que Curt vivait dans le désordre, perdant peu à peu la tête.
Le clochard qui l’assimilait au diable. La découverte du cadavre de son fils sous son lit. Les médicaments antimigraineux qu’il avalait par deux. Un verre dans un bar quelconque. Le couteau qui lui rentrait dans la paume alors qu’il s’écroulait au sol, exténué. Son ami commissaire qui l’interrogeait au sujet de la présence de ses empreintes sur l’arme du crime. Sa chute dans la cage d’escaliers. Le psychologue qui voulait l’entendre raconter son histoire. Sa femme qui l’accueillait, occupée à la cuisine.
– Tu es là tôt aujourd’hui, disait-elle.
La façon dont elle lui donnait le couteau pour qu’il l’aide. Puis son regard perplexe.
– Curt ? Qu’est-ce…
Son fils qui avait tout à coup peur de lui. Le sang qui giclait tandis qu’un éclair filait devant lui.
Il fut soudain sous de puissants néons, coincé dans une pièce étriquée. Le bruit l’avait poursuivit jusque là, comme s’il faisait partie de lui.
– C’est le diable.
Curt Dressnel se souvint de tout ce qu’il venait de voir et perdit tout ce qu’il lui restait de raison.
Chapitre 14
– Appelle les infirmiers ! cria le docteur Gorau en essayant de maîtriser le patient.
Il fut ballotté de gauche à droite et finalement projeté contre un mur. Après avoir lancé l’appel, Patricia se précipita devant Curt et essaya de le calmer. Malheureusement, elle ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait face à elle : ses yeux avaient une flamme maléfique, son sourire crispé avait quelque chose de démoniaque.
– Curt, qu’est-ce que…
Elle n’eut pas le temps de terminer : le policier la souleva de terre comme s’il se fût agi d’une plume et la plaqua violemment contre la vitre blindée. Puis il la laissa tomber et s’attaqua à cette même vitre à coups de poing.
Le verre spécial qui protégeait es docteurs des rayonnements X gondolait à chaque charge et ne tarda pas à se teinter de rouge.
Les infirmiers entrèrent à ce moment-là. Mesurant rapidement la situation, ils se jetèrent sur l’enragé et le maintinrent au sol.
Avant que Patricia eût pu trouver et administrer un dose de calmant, Curt eut le temps de briser un nez et deux doigts, et même d’arracher d’un coup de dent un fameux morceau de chair de l’épaule d’un des hommes en blouse blanche.
On prit donc la décision d’attacher solidement le patient sur son lit et d’attendre sagement son réveil. Moment de calme qu’on mit à profit pour soigner les blessures.
– Tu veux que je reste un peu avec toi ?
La fin de service avait sonné depuis bien longtemps pour le docteur Gorau, mais, entre les conséquences administratives et physiques des événements et les urgences qui continuaient de déferler, il ne put s’autoriser à rentrer qu’à cet instant. Et là encore, il s’inquiétait pour son amie.
– Merci, Francis, mais ça ira.
– Tu es sûre ?
Patricia se contenta de hocher tristement la tête.
– Nous ferons tout ce que nous pouvons pour le soigner. Pour l’instant, je n’ai rien pu trouver : tout est normal. Pas de lésion cérébrale, pas d’hématome. J’attends encore des résultats pour demain. (Il baissa la tête comme s’il ne voulait pas affronter le regard de son interlocutrice.) Tu sais ce que le règlement m’oblige à faire dans ces cas.
Ce n’était pas une question. Tous les docteurs connaissaient ces obligations : une unité psychiatrique devait être prévenue de la situation. Si Curt ne retrouvait pas ses esprits, il serait enfermé dans des cellules isolées, serait bourré de calmants qui le briseraient et ne pourrait jamais guérir.
Comment avaient-ils pu tomber si bas ?
Le policier s’éveilla peu après sept heures du soir. Patricia était alors assoupie dans un fauteuil près du lit ; elle sursauta en entendant l’homme s’acharner sur les sangles qui le retenaient.
Elle s’approcha prudemment, incapable de prononcer la moindre parole. Tout ce qu’elle voulait, c’était voir ses yeux, voir si ce qui l’avait tant effrayée plus tôt était toujours là.
Malheureusement, ce fut le cas. Cette redoutable lueur malfaisante était toujours là et semblait ne jamais vouloir en partir.
Accablée par la tristesse, le docteur Dussaq n’eut soudain plus la force de regarder son patient en face et jeta donc son dévolu sur son torse. Refoulant un sanglot, même si finalement elle connaissait à peine cet homme, elle ouvrit la bouche. Mais rien ne vint, ses pensées restèrent lettre morte.
Elle avait assisté, et même participé, à sa déchéance. Comment allait-elle pouvoir se regarder dans un miroir désormais ? C’était ce qu’elle avait fait de pire dans sa vie.
Curt arrêta de s’agiter l’espace d’un instant pour plonger son regard dans celui de Patricia.
– Je l’ai fait, dit-il avec un affreux rictus. Je l’ai fait. C’est moi, le diable !
Puis il partit d’un rire dément et recommença à bringuebaler son lit en tous sens, arrachant presque les barreaux d’acier.
Patricia s’éloigna finalement en tremblant et sortit de la chambre. Dos à la porte, elle s’affaissa et laissa les larmes glisser sur ses joues. Elle ne pouvait plus assister à ce spectacle.
Chapitre 15
Dans le laboratoire, les trois physiciens confrontaient leurs théories sur de grands tableaux blancs. Armés de feutres noirs, ils se disputaient pour des constantes inconnues dans des équations hors de portée de l’homme normal. Et ce, sous les yeux amusés des informaticiens.
A portée de vue, près de quarante mètres de mur étaient réservés aux courbes représentant l’évolution de tous les paramètres au cours de l’expérience. Les graphes, d’une échelle appréciable de dix centimètres pour une seconde, étaient placés l’un en dessous de l’autre de façon à ce que les données temporelles correspondissent exactement. Ils étaient déjà largement commentés à coups de marqueurs noirs situant entre autres le début, la fin et les différentes phases de l’expérience – dont l’instant t +357 de la décharge d’énergie.
Le professeur Böln l’avait repéré au premier coup d’œil sur les papiers. A cet instant, les courbes physiologiques montraient toutes un très léger décalage : le cœur, par exemple, s’interrompait tout à coup au milieu d’un battement et faisait un bond de plusieurs pulsations par minute.
Le responsable du projet avait rejeté l’hypothèse d’un problème instrumental. Tous les appareils tombant en même temps, ce n’était pas possible. La coïncidence n’avait pas de place dans le domaine des sciences.
– Il s’est passé quelque chose ici, avait-il dit. Messieurs, voici la preuve que Dressnel est bien parti, que l’expérience a fonctionné.
Dès lors, ils avaient pensé leurs calculs dans ce sens, manipulant la quantique comme un homme normal additionnerait deux et deux.
Finalement, quatre heures de chamailleries n’aboutirent à rien et les équations restèrent en plan sur les tableaux. Harassé, le professeur Böln renvoya donc tout le monde chez soi. Lui-même s’octroya un douche rapide dans les sous-sols de l’installation, s’offrit un repas froid qui sortait directement du frigidaire et se coucha dans le lit d’appoint qu’avait utilisé Curt la nuit précédente.
Malgré tout ce qu’il avait à penser ce soir-là, le sommeil le gagna très rapidement et l’entraîna par surprise.
Jusqu’au moment où le téléphone sonna, le tirant en sursaut d’un monde sans rêve. Désorienté, il eut besoin d’un instant avant de pouvoir le saisir et prendre la communication.
C’était Patricia qui lui donnait des nouvelles de son sujet d’expérience. Des nouvelles qui n’étaient pas du tout de bon augure, car le cobaye semblait ne pas avoir supporté le voyage.
– Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda-t-il de répéter.
Perplexe, il ne prêta pas, par la suite, une oreille attentive aux états d’âme de la jeune femme et raccrocha quand il pensa qu’elle avait fini de parler. Pendant ce temps, des bribes de conversations refirent surface en lui. Des théories et même des équations quantiques dansèrent dans son cerveau.
Jusqu’à ce qu’il fût séduit par l’évidence et la beauté de l’une d’elles.
Il se précipita aussitôt dans le couloir. Pendant qu’il se dirigeait vers le laboratoire, il mit tout en place dans sa tête. De sorte que lorsqu’il arriva devant les tableaux, ses idées étaient claires et l’équation parfaite.
Sous la lumière artificielle et encore tremblante des plafonniers, il effaça une partie des calculs déjà présents et posa le sien. En fait, il avait tout repris depuis le début : partant d’Einstein et rajoutant quelques paramètres quantiques à la forme incomplète d’origine, il arriva rapidement à quelque chose de satisfaisant. C’était une démarche tellement évidente qu’il se demandait comment il n’y avait pas pensé plus tôt.
Après de minimes approximations et ne négligeant aucune valeur, il écrivit en grand : 2.108. C’était un résultat auquel il ne s’était pas attendu. Bien plus élevé que prévu, surtout en raison de l’énergie consommée.
2.108 unités. Après remise en forme, cela conduisait à près de deux mille cinq cents jours, sans prendre en compte la variable spatiale.
Deux mille cinq cents jours, ce qui faisait…
Saisi par l’horreur de la situation, il s’éloigna du tableau et dégagea son ordinateur portable en hâte. Une fois sorti de sous son amas de papiers, il l’alluma, tapotant sur la table avec nervosité pendant qu’il s’initialisait.
Il n’attendit pas que l’interface soit entièrement chargée pour ouvrir ses dossiers personnels, là où il avait rangé tout ce qu’il avait pu trouver sur Curt Dressnel. Internet était vaste et il avait pu glaner de nombreuses informations, en particulier concernant le double meurtre de sa femme et son fils, l’affaire irrésolue qui occupait encore la police.
Il imprima tout ce qu’il put tout en se changeant et jeta le bloc de papiers dans son attaché case. Puis, sans prendre la peine d’éteindre la lumière, il se dirigea vers l’hôpital.
Pourquoi avait-il pris cette dernière décision ? Il ne le savait pas vraiment. Peut-être voulait-il voir de ses propres yeux ce qu’il avait fait.
Et il ne fut pas déçu. Arrivé sur place, il dut ruser pour qu’on daignât lui indiquer la chambre de l’inspecteur. Non loin de celle-ci, il trouva Patricia avachie dans les fauteuils en tissu d’un espace d’attente.
Chapitre 16
Sentant une présence insistante, Patricia Dussaq ouvrit les yeux. Méprisant jusqu’au bout des ongles ce que représentait le vieil homme qui se tenait debout au milieu de l’espace d’attente, elle ne chercha pas à se réinstaller par politesse, préférant l’inconfort à une quelconque marque de respect.
– Pourquoi vous êtes là ?
– Je suis venu voir notre ami.
Patricia manqua de s’étrangler d’un rire fatigué. Que savait-il de l’amitié ?
– Notre ami ? Curt n’est qu’un cobaye pour vous.
Böln accusa le coup sans afficher la moindre expression.
– Chambre 617, l’informa tout de même Patricia sans se lever.
Quel mal supplémentaire pouvait-il lui faire subir après tout ?
Son interlocuteur tourna aussitôt les talons et se dirigea vers la fameuse porte, attentivement suivi pas un regard froid. Quand il fut à l’intérieur, Patricia se rassit correctement, se prenant la tête dans les mains. Pourquoi avait-il pris la peine de venir jusqu’ici ? Elle ne croyait pas plus à une remise en question qu’en un élan subit d’amitié de sa part.
Le professeur Böln faisait partie de cette catégorie de gens qui ne voyaient pas au-delà de leur propre personne ou de leur intérêt.
Le physicien refit son apparition dans le couloir après quelques minutes.
– A-t-il retrouvé ses esprits ? demanda-t-il.
Mal à l’aise en sa présence, Patricia lui expliqua qu’ils avaient dû le mettre sous calmants :
– Il était devenu dangereux pour nous, mais aussi pour lui-même. Je crains que nous ne puissions pas le guérir : ce n’est pas une pathologie. (Elle ne put retenir ses larmes.) Il n’arrête pas de dire qu’il est le diable.
Le professeur eut un demi-sourire qu’elle ne put que voir. Ce qui la fit sortir de ses gonds.
– Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? Le sort de Curt n’a pas l’air de vous émouvoir plus que ça. Ca vous réjouit même, on dirait. Je ne sais pas ce qui se passe dans votre tête, mais on a détruit la vie d’un homme hier. Vous devriez vous en rendre compte maintenant.
– Je m’en rends compte. Mais nous avons détruit bien plus que cela.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Le vieil homme ouvrit son attaché case noir et en sortit un tas de papiers qu’il tendit en vrac à Patricia. Il s’agissait principalement de photocopies d’articles de journal qu’elle feuilleta d’un œil distrait, jusqu’à ce qu’un titre attirât son attention.
« L’assassin est le diable. »
L’article relatait un fait divers qui avait bouleversé la police sept ans auparavant : le double meurtre sauvage de la famille de l’un des leurs. Il rapportait le témoignage d’un SDF qui affirmait que le diable avait commis cette infamie. L’homme avait aussi identifié le policier lui-même comme étant le diable : Curt Dressnel dont l’interrogatoire était en cours. L’article faisait état d’un grand nombre d’incohérence dans cette histoire. Selon les informations fournies par la police, l’heure du crime semblait disculper le policier. Mais l’enquête suivait son cours.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
Patricia était perdue. Plonger ainsi dans cette affaire vieille de sept ans lui laissait un goût amer dans la bouche : Curt n’aurait pas été capable de faire cela.
– Votre ami, Dressnel, ne vous a pas parlé de cette histoire ? Voyez-vous, Patricia, j’avais jugé bon de me renseigner sur son passé. Vous n’imaginez pas ce que nous pouvons trouver sur internet, c’est tout simplement prodigieux. Je me suis d’ailleurs renseigné sur le passé de chacun de mes collaborateurs.
– Je ne vois pas où ça nous mène. (Rouge de colère et blessé dans son amour propre par ce que lui avouait le physicien, elle lui jeta les papiers à la figure.) De toutes façons, il n’a pas été jugé coupable.
– Non, en effet. Par manque de preuves, mais l’assassin n’a jamais été retrouvé. L’homme que Dressnel prétend avoir poursuivi dans la rue et avoir vu disparaître n’a jamais été formellement identifié.
Pleine de ressentiments, Patricia prêtait une oreille curieuse aux paroles du vieil homme. Böln semblait avoir compris quelque chose qu’elle n’était pas sûre de vouloir entendre.
– J’ai tout analysé, Patricia. L’expérience a bel et bien fonctionné. Ce que nous avons fait hier a été couronné de succès. Dressnel en est la preuve vivante.
– Ca suffit ! Je ne veux plus vous entendre.
– Patricia ! Vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe : le vieux rêve de l’homme a été réalisé.
– Assez !
– Dressnel est le premier homme à avoir voyagé dans le temps.
– Qu’est-ce que vous racontez ? Tout ce que vous avez réussi à faire c’est rendre cet homme fou.
– Non, Patricia. Je l’ai envoyé dans son passé. Mes derniers calculs indiquent un écart temporel d’environ sept ans. Ce qui explique tout : Dressnel n’a pas supporté le voyage. Peut-être est-ce dû à la décharge d’énergie.
Chapitre 17
Depuis qu’il avait pris conscience de l’horreur de la situation, Curt Dressnel s’était retranché dans un monde sombre où il revivait sans cesse son épopée dans les moindres détails, tous plus terribles les uns que les autres. Loin du présent, il s’était renfermé dans un cocon d’une violence extrême où il n’était plus maître de lui-même, comme si un autre avait pris les rênes et qu’il ne faisait qu’assister distraitement à ce qui se passait.
C’était dans cet état qu’il s’était vu charger le docteur Dussaq, impuissant à intervenir, ne désirant même pas retenir sa rage.
Tout avait commencé lorsqu’il était rentré chez lui ce jour-là. Il n’était déjà plus tout à fait lui-même alors.
Essoufflé et coincé sur le palier, il fouilla ses poches à la recherche des clefs.
– Merde ! s’emporta-t-il alors que la migraine refaisait son apparition.
De rage, il donna un coup de pied à la porte. Qu’avait-il fait de ses clefs ? Où avait-il bien pu les oublier ? Curt n’arrivait pas à reconstituer son emploi du temps. Il ne savait même pas comment il était arrivé jusqu’ici.
Puis quelqu’un déverrouilla la porte de l’intérieur.
– Isa ?
– Tu es là tôt aujourd’hui.
Sa femme se tenait devant lui, belle et souriante.
– Tu es monté en courant ou quoi ?
A bout de souffle sans en connaître la raison, Curt regarda sa femme droit dans les yeux, n’osant pas bouger de peur de rompre un charme. Comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle dans un magnifique rire.
– Euh… J’ai… J’ai oublié mes clefs.
– Tu les récupèreras demain. Tout va bien ?
– J’ai un peu mal à la tête. Et j’avais oublié que tu étais en congé cette semaine.
– Allez rentre. Je vais te chercher de l’aspirine.
Toujours abasourdi, Curt suivi sa femme et claqua la porte derrière lui, comme dans un rêve. Quelque chose clochait, mais il ne savait pas dire quoi. Peut-être son mal de crâne qui le coupait un peu de la réalité.
– Tiens, dit-elle en lui tendant le couteau de cuisine qu’elle avait jusqu’alors en main. Si tu te sens la force de couper des oignons.
Curt regarda avec circonspection l’ustensile qu’on lui avait glissé entre les doigts pendant qu’Isabelle se dirigeait vers la salle bain. Ca ne tournait pas rond.
Il eut soudain la vision macabre et fugace d’une mare de sang qui s’étalait jusqu’à ses pieds. Il y avait aussi un cadavre. Un étrange souvenir qui disparut aussi vite qu’il était apparut.
Et Théo lui sauta au cou dans un grand éclat aigu. Son fils avait trois ans depuis peu et semblait bien vouloir profiter de sa jeunesse. Après avoir planté un retentissant bisou sur la joue de son père, le garçonnet s’élança dans le couloir.
– Maman ! Y a papa !
Curt fut de nouveau seul dans le hall d’entrée avec son couteau et sa migraine.
Que lui arrivait-il ? Il ne comprenait pas ce qui se passait ni pourquoi il avait au fond de lui la certitude qu’un malheur avait eu lieu ici, dans son appartement.
Et pourquoi avait-il été si surpris de voir sa femme ? Il savait pourtant qu’elle était en congé cette semaine, ils en avaient assez discuté. Pourquoi avait-il l’impression de ne pas l’avoir vue depuis des années ? Et son fils, était-il normal qu’il soit là ?
Isabelle revint, un tube d’aspirine en main et secondée par un Théo en pleine forme qui entendait bien montrer sa présence explosive. Ce qui accrut encore la migraine de Curt et emmena un lot complet de visions sanglantes.
– Curt ?
Il s’était accroupit tant la douleur était tenace.
– Où sont mes Zomigoros ?
– Tes quoi ?
Comment Curt connaissait-il ce traitement contre la migraine et d’où sortait-il ce nom aussi facilement ?
Tout se mélangeait dans sa tête : il était incapable de savoir si c’était la première qu’il était victime d’une crise de migraine ou si cela faisait déjà sept ans qu’il suivait un traitement. De plus, il était persuadé que le fait que sa famille fût présente était une anomalie.
Pourquoi ? Que lui arrivait-il ? Qu’avait-il fait aujourd’hui ?
La pression dans son crâne se faisait de plus en plus forte au point que bientôt il sembla prêt à exploser.
– Curt ? Est-ce que ça va ? Théo ! Arrête un peu !
Entre sa femme qui le questionnait et son fils qui n’arrêtait pas de hurler, l’inspecteur Dressnel commençait à avoir du mal à contenir une rage qui menaçait de lui faire perdre pied. Sa migraine violente, son incapacité à comprendre ce qui lui arrivait et à reconstituer sa journée jouaient un rôle de catalyseur.
– Curt ? Réponds-moi !
Inquiète, Isabelle s’accroupit aussi et plaça son visage à quelques centimètres du sien. Il l’imagina soudain en train de hurler, il vit sa face ensanglantée.
Quelques secondes de ce type d’images insoutenables lui firent perdre définitivement tout contrôle. En un éclair, il déplia son bras armé blessa sa femme au front.
Puis il se redressa. Son mal de tête avait soudain disparu, les visions d’horreur se confondaient avec la réalité et sa tête était vide. Aucune pensée ne le traversait plus, seule l’excitation du moment présent comptait.
Après avoir retrouvé son équilibre, Isabelle se leva à son tour et lui fit face. Dans son regard se lisait l’incompréhension : elle ne voulait pas croire ce qui se passait et pensa jusqu’au bout à un accident.
– Curt ? Qu’est-ce…
Elle ne termina pas sa question, car son mari leva à nouveau un bras menaçant. Elle n’eut que le temps de crier un dixième de seconde et Curt lui trancha la gorge d’un geste rapide et précis. Les yeux révulsés, elle porta la main à la gorge, cherchant sa respiration alors qu’elle se vidait de son sang.
Il y eut comme un instant suspendu où Curt la regarda lutter contre son sort. Dans un très bref instant de lucidité, il se dit qu’elle allait mourir sans en comprendre les raisons ; il n’avait pas d’explication à lui donner, si n’était qu’il avait la certitude que les choses devaient se dérouler ainsi.
Le mal tête revint à la charge et Curt sentit à nouveau son esprit se retrancher. Il frappa une deuxième fois tandis qu’elle tombait à terre et s’acharna ensuite sur son corps inerte. Il ne sut combien de coups il donna réellement pendant que Théo s’enfuyait en courant et sans crier.
Ensuite de quoi, Curt se redressa au-dessus du cadavre de sa femme. La démence l’avait gagné, il ne savait plus vraiment ce qu’il faisait, il était incapable d’intervenir.
Les pieds dans le sang poisseux, le couteau dégoulinant de cette matière vermeille, il observa le rictus horrifié et les yeux vides de celle qu’il aimait toujours.
Puis, détaché du monde, il poursuivit son œuvre de destruction et gagna le couloir, guidé par les petites empreintes de pas rouges. En passant devant la salle de bain ouverte, il aperçut son reflet couvert d’un sang qui n’était pas le sien.
Il ne savait pas pourquoi il agissait ainsi, et n’était en tous les cas pas capable d’arrêter cette folie, mais il se sentait bien. C’était quelque chose qui devait arriver, et rien ne pouvait l’en empêcher.
Il ouvrit lentement la porte de la chambre de son fils et entra d’un pas nonchalant. Il suivit les traces jusqu’au lit. Là, debout dans le silence, il entendit des pleurs étouffés.
Confiant et souriant, il se pencha donc pour voir sous le lit. Puis il tendit gentiment la main vers son fils, comme si rien ne s’était passé.
Le garçonnet s’éloigna, horrifié. Curt plongea alors carrément sous le lit, agrippa Théo et lui planta le couteau dans la poitrine. Puis, après avoir retirer la lame, il tourna le corps de son fils pour qu’il puisse le regarder mourir ; il voulait voir ses yeux s’éteindre petit à petit, un spectacle qu’il jugea jubilatoire.
Enfin, il s’assit tranquillement dans le canapé et attendit.
Il ne sut combien de temps il resta là le regard dans le vide et ne pensant à rien. Il ne se releva en fait que quand il entendit la porte s’ouvrir, plusieurs heures plus tard peut-être. Il se faufila dans l’encadrement de la porte pendant que le nouvel arrivant s’agenouillait sur le cadavre de sa femme en pleurant.
Puis, euphorique, il dévala les escaliers quatre à quatre et traversa la rue en courant. Il ne se retourna pas et fonça tête baissée et sans but.
Il croisa un clochard qui le regarda médusé. Curt eut pour cet homme une étrange réaction : il le salua courtoisement d’un hochement de tête tout en ralentissant légèrement. Puis il éclata de rire.
Après, c’était le néant.
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