Arrêté à Berlin pendant l'hiver 1917, un homme atteint d'amnésie tente de découvrir en écrivant son journal près de 50 ans plus tard les événements qui l'ont conduit à tué ce petit garçon en pleine rue. Il y raconte les longues scéances de tortures subies pendant et entre les deux guerres et son étrange relation avec un officier de l'armée Allemande.
Une longue et sombre nouvelle au style épistolaire naviguant entre fantastique et science fiction.
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Un cahier à la couverture bordeaux
La tempête faisait rage cette nuit-là. La pluie tombait à flot et battait contre les carreaux des fenêtres. L’eau dégoulinait des toits et des gouttières, s’accumulant sur la chaussée et débordant des bouches d’égout. Les violentes bourrasques de vent faisaient claquer les volets, s’introduisant dans les moindres interstices en sifflant.
A l’ouest, en dehors des limites de la ville, l’orage grondait. Des éclairs zébraient le ciel et l’illuminaient d’une soudaine lumière bleue et stroboscopique, frappant le sol avec un bruit de déchirement qui se propageait sur des kilomètres à la ronde et libérant dans l’atmosphère une odeur d’ozone. Cet orage ne tarderait pas à être sur la ville.
Une voiture passa très lentement dans la rue. On ne distinguait d’elle que les deux halos jaunes de ses phares illuminant le rideau de pluie. On entendait en sourdine le claquement de son moteur par-dessus le grondement des éléments.
Un volet s’ouvrit avec violence et claqua contre le mur faisant apparaître dans l’obscurité de la rue une faible lueur provenant de la cuisine. Une main sortit, agrippa le métal rouillé et le força avec difficulté à se refermer.
La main, mal assurée et parcheminée, le verrouilla solidement et ferma aussitôt la fenêtre.
Le vieillard essuya son visage dégoulinant d’un revers de manche et s’appuya sur le rebord inondé de la fenêtre. Il tremblait encore sous l’effort accompli, reprenant son souffle et tentant de calmer les battements de son cœur. Il resta un moment ainsi à écouter le déluge : la pluie qui crépitait dans la rue, le vent qui claquait et sifflait. Il vit, par une brèche dans son volet, une lumière bleue embraser les cieux au loin. Une vingtaine de secondes plus tard, la terre émit un grognement sourd.
Puis il y eut un sifflement aigu et continu dont la puissance sonore alla crescendo. L’homme se redressa et boita jusqu’à la gazinière. A l’aide d’un torchon, il attrapa la théière d’une main tremblante et s’assit à table en se massant je genoux, fatigué – il souffrait d’une arthrose que l’humidité n’arrangeait certainement pas.
La table était une vieille table rectangulaire en bois massif au centre de laquelle était posé un pot de fleur que son aide infirmière arrosait quand elle venait le soigner et faire le ménage. Devant lui, était posé un cahier couvert d’un cuir de couleur bordeaux.
Dans le couloir, la grande horloge fit soudain résonner ses neufs coups puis le silence revint alourdir l’atmosphère. On n’entendait plus que la tempête qui faisait fureur, à l’extérieur, et le balancier qui tranchait régulièrement le temps.
Lentement, le vieil homme se servit une tasse de thé chaud. A deux mains, Il la porta à hauteur de sa bouche et souffla doucement sur le liquide, chassant la vapeur ; puis il l’effleura du bout des lèvres et le sirota avec un bruit de succion. Il sentit la chaleur bienfaisante se répandre dans tout son corps à travers ses mains et ses lèvres. Il la sentit descendre goulûment le long de sa gorge, de son œsophage et dans son estomac.
Il sortit de sa poche de chemise un paquet de Gitane et un briquet doré. Puis, sans hésiter, il fit ce que lui interdisaient formellement Claire, son infirmière, et tous les médecins qu’il avait consultés. Après avoir tapoter la cigarette sur l’ongle de son pouce, il ouvrit donc le petit rectangle de métal, en fit jaillir la flamme et embrasa le bout de la cigarette.
Il entendit ce doux grésillement du papier et des herbes séchées qui se consumaient tandis qu’il prenait sa première bouffée. Le tabac se diffusa en lui. Comme d’habitude depuis qu’on lui avait montré ses radios, il imagina ses poumons se remplir de fumée.
Enfin, il ouvrit la bouche et observa les volutes de tabac se contorsionner dans l’air, s’effilocher, exécutant devant ses yeux une sorte de danse langoureuse. Il eut un rictus forcé qui témoigna du plaisir qu’il prenait à jouir de ses simples choses de la vie et à faire ainsi la nique à la mort.
Il estimait que le temps n’était pas encore venu pour lui de mourir.
Son regard tomba alors sur ce cahier à la couverture bordeaux, cette trace du passé.
Il l’ouvrit.
La première page portait une simple inscription d’une écriture appliquée : « Hans ».
Il tourna la page…
Présentations
Je me présente, je m’appelle Hans, j’ai cinquante deux ans et je vais mourir.
Je ne sais pas quand cela doit arriver exactement. Personne ne le sait réellement, aucune science ne peut être précise au point de prédire le jour exact de la mort d’un homme ni même le mois, il y a toujours des paramètres que l’on ne maîtrise pas.
Les médecins pensent que ma fin est proche. Moi, je sais qu’elle ne saurait tarder, je ressens sa présence autour de moi, dans cette pièce même. Je suis fatigué. Je sens que mon cœur et chacune des cellules qui constituent mon corps sont dans le même état. Les spécialistes me donnent moins d’un an à vivre. J’ai moins d’un mois devant moi… peut-être même moins de deux semaines.
Là, j’attends sur mon lit de mort que cette dernière heure arrive finalement, que celle que l’on appelle la Grande Faucheuse daigne venir me prendre pour m’emmener enfin dans l’autre monde.
Cela fait plusieurs mois que j’y suis cloué dans ce lit de mort, attendant le retour de ma vieille alliée. Mon trop grand âge et ma condition physique m’interdisent depuis plusieurs années de mettre le nez dehors. De toute façon, depuis ma libération j’ai toujours préféré rester hors de la vue de ces personnes que l’on dit faire partie de l’humanité. Je ne tiens à ce que leurs regards tombent sur mes meurtrissures. J’ai déjà vu les grimaces de dégoût s’afficher sur le visage des médecins.
Mes dizaines d’années de rétention dans des souterrains obscurs m’ont laissé d’atroces séquelles aussi bien physiques que psychologiques. Il m’est par exemple interdit d’observer directement le soleil, car celui-ci est bien trop brillant. Mon œil encore fonctionnel s’est habitué à l’obscurité pendant ces dizaines d’années passées dans les sous-sols et une simple lampe allumée est capable de me flanquer une migraine de tous les diables.
De plus, j’ai depuis toujours une vision terne du monde. La couleur rouge ne fait pas partie de ma vie, de ma vision. Les docteurs m’ont affirmé que c’était là une déficience génétique. Pour ma part, je n’attribue pas non plus cette tare à mes années d’emprisonnement.
Vous comprendrez, dans ces conditions, que la vie n’a plus vraiment grand intérêt pour moi. Du moins c’est ce que je pensais, jusqu’à il y a peu.
Je dois vous dire que la mort a déjà failli me prendre. Et ce, à plusieurs reprises, et pour diverses raisons que je tenterai de vous exposer tout au long de mon récit. Mais, il y a maintenant deux jours de cela, mon cœur a bien failli s’arrêter de battre définitivement. Heureusement, mon docteur m’avait attribué, malgré mes réticences et ma forte opposition, une infirmière à domicile qui est arrivée à temps ce jour-là pour me porter les premiers soins et me ranimer.
J’étais encore une fois dans cet état où se côtoient la mort et l’imaginaire. C’était toujours comme cela que ça se passait avant. Je flottais seul au milieu des ténèbres, il n’y avait aucune lumière, aucune ombre plus épaisse que l’autre. C’était une obscurité uniforme dans laquelle j’étais la seule source de lumière et de vie. Si l’on peut dire que j’étais effectivement en vie. Il n’y a aucun son là-bas, tout est instantanément absorbé par le vide. Aucune sensation, pas même celle de la peur. Moi, je n’y pensais même pas, comme si, dans ces moments, cela n’existait pas réellement.
Pendant que j’attendais patiemment, laissant le temps glisser à travers moi, j’ai regardé mes mains avec curiosité. Je les ai observées sous toutes les coutures, ouvrant et serrant les poings, écartant les doigts, comme si je les découvrais pour la première fois. Comme si c’était la première fois que je parcourais ces veines gonflées.
Et puis j’ai senti cet appel provenant d’un autre monde et…
J’ai simplement ouvert les yeux.
J’ai tout de suite compris ce qui se passait lorsque j’ai repris conscience et que j’ai cette femme brune penchée sur moi. Je croyais ne plus avoir peur de la mort pour l’avoir déjà côtoyée de très près dans mon passé. Mais en me réveillant, un frisson est remonté le long de mon épine dorsale et s’est propagé dans tout mon corps, gelant tous mes organes, la moindre de mes cellules. Ce frisson ne m’a pas quitté de la journée et je n’arrive àas me défaire de cet étrange sentiment : j’ai failli mourir, et je ne le voulais pas mourir. Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que je ressentais, mais je ne voulais pas mourir. Pas maintenant, pas comme ça.
Moi qui pensais que ma vie ne valait plus la peine d’être vécue, voici qu’une nouvelle réalité m’éclatait au visage. Moi qui estimais que ma vie pouvait s’arrêter, car j’ai vu et fait au cours celle-ci des choses que peu d’hommes ont eu l’occasion de voir et de faire. Je pensais avoir assez largement payé mon tribu à la vie et que je pouvais m’en aller en paix.
Et ce tragique matin où j’ai failli mourir, j’ai compris que tout ce que croyais était entièrement faux : cette vie, en fait, j’y tenais et j’y tiens encore, plus que tout. Maintenant, je m’y raccroche du mieux que je peux, jusqu’à ce que je finisse ce que j’ai à faire : une seule et unique chose me retient ici. J’ai finalement compris que je ne devais mourir qu’après avoir accompli une tâche : laisser ce présent témoignage de ma vie, cette preuve que j’ai bien existé.
C’est après cela que je me suis enfin décidé à laisser cette trace dans ce journal : les mémoires de toute une vie. J’espère que je ne m’y prends pas trop tard, car c’est quelque chose que j’aurais dû faire depuis bien longtemps déjà.
Cela fait des années que j’y pense sans oser m’y mettre. Auparavant, j’ai posé un grand nombre de fois ma plume sur cette page sans trouver la force en moi ni le courage d’y inscrire quoi que ce soit. Imaginez simplement que j’ai acheté ce journal il y a plus de cinq ans et que je n’y ai encore rien écrit, pensant peut-être que je n’avais finalement rien à y raconter.
Et maintenant que j’ai commencé, les mots déferlent au bout de mes doigts comme s’ils étaient enfouis dans mon cerveau depuis une date lointaine, ce dont je suis persuadé, et qu’ils n’attendaient que le coup de feu du départ pour se libérer des chaînes qui les retenaient prisonniers.
Etre passé si près de la mort m’a finalement ouvert l’esprit et aidé à prendre la décision de noircir les pages de ce cahier, à raconter une vie que j’ai passée à essayer de comprendre les raisons de mon acte.
Je ne le destine à personne en particulier si ce n’est à moi. Si par hasard, une personne venait à me lire, je demande à ce lecteur potentiel de ne pas me juger trop sévèrement pour les choses que j’ai faites, ni de s’apitoyer sur mon sort.
Certaines personnes, et même des médecins, affirment qu’écrire peut aider une personne à mieux comprendre sa vie, c’est ce que j’espère en tout cas. Et c’est pour cela que j’écrirai sans rien censurer, que j’exprimerai la moindre de mes pensées de l’époque et du moment.
Aujourd’hui, nous sommes le 22 avril 1969 et mon histoire commence en 1917, le début de tout, le début de ma vie. Je suis sûr qu’il faudrait que je remonte bien au-delà de cette année pour tout comprendre. Malheureusement, je n’en ai pas les moyens, car je ne m’en rappelle pas.
J’ai dit un peu plus haut avoir cinquante deux ans, mais ce n’est qu’un âge relatif correspondant à une date qui est en fait comme une naissance pour moi. Si vous me voyiez, vous me donneriez volontiers plus de quatre-vingt-dix ans. Tous les souvenirs qui remontent au-delà de l’année 1917 se sont envolés, ma mémoire me fait défaut. C’est comme si toute cette partie de ma vie n’avait jamais existé et que j’étais né à un âge d’une quarantaine d’années. Ainsi, je ne connais pas ma véritable identité ni mon véritable âge. Et personne ne semble se souvenir de moi. Je pense de toute façon qu’il est trop tard pour cela car la plupart de ceux qui auraient pu me connaître sont probablement morts.
Je ne suis donc personne, à part un nom d’adoption et un numéro de sécurité sociale qui m’a été attribué afin de prouver que je ne suis pas qu’un personnage de fiction. Officiellement, je ne suis qu’un dossier nommé Hans – ou bien 0000, comme l’indique le tatouage sur mon poignet droit. Dans ce dossier, vous n’y trouveriez que des expressions imbuvables aux racines tantôt latines tantôt grecques qualifiant mon amnésie. Il y a aussi une longue liste de produits pharmaceutiques souvent non homologués. Il est passé entre les mains des grands généraux allemands de l’époque puis dans celles des plus éminents spécialistes du cerveau pour finir au milieu d’une pile de dossiers auxquels plus personne ne semble vouloir porter le moindre intérêt.
Ces fameux spécialistes du cerveau, entre les mains desquels je suis passé, m’ont étudié chacun pendant des mois voire des années durant. Et tous m’ont dit ne pas comprendre, que cette forme d’amnésie était tout à fait particulière. Ils n’en avaient jamais observé de pareilles. Pour certains d’entre eux, l’explication à mon état d’amnésie serait le fait de l’expérimentation sur moi d’une méthode barbare qui consistait grossièrement à détruire des zones cérébrales afin d’y inscrire de nouvelles informations. Un lavage de cerveau en quelque sorte. Hypothèse que semblent confirmer les innombrables cicatrices qui couvrent mon corps.
La question est : qui a été capable, à l’époque, de faire ça ? Et pourquoi ?
Pourquoi moi ?
Au commencement
Tout a donc commencé en 1917, pendant cette guerre atroce, la première du nom qui déroba leurs vies à des millions d’êtres humains, en mutila presque autant et laissa une trace indélébile sur le paysage Européen.
Il me suffit de fermer les yeux pour remonter dans le passé. Je revois exactement cette scène qui a marqué le début de ma vie, de cette vie. Je la revis même : chacune de mes cellules remonte le temps jusqu’à cette année, ce jour, ce lieu. J’ai l’impression de sortir d’un long tunnel et de voir le jour pour la première fois dans cette rue blanchie par la neige. Je suis désorienté, comme si je reprenais soudain conscience de mon corps, comme si je sortais d’un long coma. Je sens la morsure du froid et de l’humidité. Je suis transi, mes membres sont gelés. Je sens l’odeur âcre du sang.
Je suis debout, le bras droit tendu en avant. Une vibration de douleur amère s’est emparée de la paume et remonte lentement jusqu’à l’épaule. Dans le prolongement de ma propre main, je vois un pistolet dont le canon est encore fumant, comme si le coup venait juste de partir, et dont l’acier glacé me brûle la peau. J’entends l’écho de la détonation qui court encore sur les murs des maisons. Autour de moi, les gens crient et s’affolent : ils s’éloignent en courant ou se jettent au sol, les mains sur la tête, ils se réfugient derrière des coins de rue ou des poteaux, cherchant probablement à se protéger de la mort et du message que porte ma main.
Puis, un terrible hurlement déchire l’atmosphère et couvre tous les autres. Un cri de femme. Un hurlement d’hystérie et de douleur. Elle semble dire quelque chose dans ses larmes, mais je ne comprends rien. Il me semble qu’elle hurle contre un Dieu quelconque.
Je laisse tomber mon bras le long de mon corps et je la vois. J’aurais voulu ne jamais être témoin de cette scène.
Son manteau blanc cassé est souillé d’une matière noirâtre, poisseuse. Sur ses joues, roulent des larmes de douleurs étrangement sombres, des larmes de sang. Dans ses bras, elle tient la tête d’un adolescent brun aux yeux noirs qui doit avoir une quinzaine d’années et dont le visage est éclaboussé de gouttes noires. Un filet de cette même matière coule de la commissure de ses lèvres et noircit ses dents. Une épaisse flaque du liquide se propage dans la neige jusqu’à mes pieds et se fait absorber par cette eau cristallisée désormais impure.
Elle braque ses yeux bleus sur moi.
C’est un regard dont je ne me suis jamais débarrassé. Je le revois encore chaque fois que je ferme les yeux. Chaque fois que je m’endors et que je me réveille, cette femme apparaît. Elle hante mes nuits. Elle est toujours là, immobile à me fixer du regard, attendant probablement que je devienne fou. De son index, elle m’accuse d’un fait que j’ai sûrement commis, mais dont je n’arrive toujours pas à me souvenir.
Prenant les passants à témoin, elle se met à hurler un flot de paroles incompréhensibles, inarticulés.
A demi conscient du fait que j’ai certainement commis cet acte ignoble, je laisse tomber mon arme dont le canon s’engouffre sous la neige, la faisant fondre lentement dans un léger nuage de vapeur. Puis, je tombe à genoux, sans force. L’humidité glacée s’empare immédiatement de mes jambes.
Cela s’est exactement passé le 17 novembre 1917. Je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, je ne me souviens absolument pas de ce que j’ai fait cinq minutes auparavant ni de la veille, ni même d’aucune autre information de ma vie.
Qu’avais-je fait ? Pourquoi ?
Malgré tout, et c’est certainement le plus terrifiant, je n’arrive pas à éprouver le sentiment de culpabilité que je devrais ressentir. Un sombre instinct semble approuver cet acte ignoble.
Et pendant que je fixe cette mère tenant son enfant mort dans les bras – un enfant qu’un autre moi a tué pour une raison qui m’échappe encore –, la foule commence à s’agiter. Profitant du fait que je n’ai plus mon arme, une dizaine d’hommes m’attrape par les bras et m’immobilise au sol, me donnant des coups de pied à l’occasion.
Je ne cherche pas à me défendre ni même à me protéger, je me sens trop faible pour ça, trop accablé. Je suis là, le menton enfoncé dans la neige souillée, fixant encore la femme et l’enfant entre les jambes des hommes qui me tordent les bras. Je sens bien les pointes de leurs bottes s’enfoncer dans mes côtes, mais je ne souffre pas. J’ai seulement l’impression que je fais un mauvais rêve et que je vais m’éveiller d’ici peu, que je finirai par tout oublier. Je ne sens même la morsure du froid. Tout cela appartient à un autre monde, une autre vie. C’est comme si un autre que moi gisait là au sol et que je n’étais qu’un spectateur impuissant de la scène.
Puis le service d’ordre arrive, calme la foule et la disperse. Ils ramassent mon arme et m’amènent.
Je me souviens qu’à cet endroit j’ai été interrogé et molesté pendant des heures et certainement des jours sans réussir à comprendre un traître mot de ce que me disaient mes tortionnaires. Mais surtout, je ne me suis jamais réveillé dans un lit, à côté d’une femme qui me prenait dans ses bras pour me dire d’une voix douce que tout cela n’était qu’un vilain rêve.
Les hommes parlaient une langue qui m’était alors inconnue mais que j’appris à comprendre et à maîtriser par la suite. Ils m’ont jeté dans un trou au fond duquel j’ai passé plusieurs années de ma vie à l’abri du regard du monde et oublié de tous. Je ne pouvais y compter les jours que grâce aux maigres repas qu’ils me servaient, du moins quand ils ne l’oubliaient pas. Je ne voyait le soleil que de très rares fois, mais toujours pour d’obscures raisons.
J’appris plus tard que j’étais à Berlin.
Hans... Tu t'appelleras Hans
Je me souviens encore parfaitement de ces longs moments de solitude passés au fond du trou. Je serais toutefois incapable de vous citer les jours ou les années, car je n’avais réellement aucune notion du temps là-dedans, mais je pourrais vous décrire chaque instant, chaque interrogatoire et chacun des visages que j’y ai croisés.
Ainsi, lorsque j’y repense, je revois réellement mes gardiens et tortionnaires ; leurs voix bourdonnent encore dans ma tête. D’ailleurs, à l’instant où j’écris ces lignes, me reviennent en mémoire les traits d’un important officier. Il a été le premier à m’avoir parlé enfin dans une langue que je comprenais, ma langue natale avec un fort accent allemand.
Il n’est intervenu que quelques jours après mon arrestation. Et il revenu ensuite à plusieurs reprises pendant plusieurs années. Je vous raconterai plus tard comment il m’a suivi dans mes déplacements, jusqu’à ce que l’on me libère finalement.
Je n’ai jamais su son nom, rien sur son uniforme ne me l’a jamais indiqué. Avant de venir me voir, il laissait toujours sa bande patronymique et ses grades au vestiaire.
Pour cette première rencontre donc, les gardes me menèrent dans une pièce totalement noire, au troisième sous-sol du bâtiment. La lourde porte en fer grinça maladivement sur ses gonds. Après m’avoir poussé ils manipulèrent un interrupteur qui se trouvait à l’extérieur. Une ampoule électrique s’enflamma au plafond, au beau milieu de la pièce. Elle me permit de contempler le cachot pour la première fois.
C’était une pièce d’une vingtaine de mètres carrés au sol rocheux et inégal. Juste en dessous de l’ampoule, se tenait le seul mobilier que l’on avait consenti à introduire : une simple chaise en métal.
Ils m’y firent asseoir de force et m’attachèrent solidement les pieds et les mains aux montants glacés afin de me préparer à l’entrevue. L’officier entra à ce moment-là. C’était la première fois que je le voyais. Les deux autres soldats nous laissèrent après avoir vérifié que je ne pouvais pas me détacher. Ils exécutèrent un salut rigoureux avant de fermer la porte.
L’homme était grand et avait une trentaine d’années, mais son visage aux traits durs trahissait un passé déjà fort mouvementé. Il avait des cheveux courts et parfaitement coiffés en arrière. Ses yeux d’un bleu glacial me fixaient sans fléchir et sa bouche affichait un rictus sadique. Son uniforme avait certainement été taillé pour lui seul ; ses bottes parfaitement cirées martelaient le sol à chacun de ses pas et l’écho se répercutait plusieurs fois sur les murs de la pièce vide.
La première fois qu’il parla, je découvris dans sa voix une profonde sérénité. C’était troublant comme il semblait être hors de ce monde. Sa voix était étrangement douce et ferme en même temps, c’était un subtil mélange d’une formidable tendresse et de la violence la plus primitive. Il avait cette incroyable faculté de ne laisser aucune émotion transpirer de son allocution. Sa voix semblait faite pour ne jamais trembler. Elle semblait faite pour faire admettre aux autres ce qui pour lui était une évidence. C’était la voix d’un tueur de sang-froid, celle d’un homme qui aime regarder les gens souffrir.
Il fut bien plus patient que les autres, peut-être parce qu’il comprenait ce que je disais, mais il en vint lui aussi très rapidement à des arguments plus convaincants : les mains. Et lorsque la chaise se renversait sous la fureur de ses coups, c’était pour qu’il utilisât aussi ses pieds. Il semblait d’ailleurs prendre un malin plaisir à m’enfoncer le bout pointu de ses bottes dans les côtes.
Je compris qu’il croyait que je refusais de répondre à ses questions, que je me moquais de lui. Il m’expliquait à coups de poing que j’étais un espion dont la mission lui échappait encore, mais qu’il réussirait à me faire parler.
Ce qu’il voulait savoir était pourtant très simple : qui étais-je, pourquoi étais-je là et qui avait fabriqué cette arme étrange avec laquelle j’avais froidement assassiné l’enfant ? Il voulait savoir qui m’avait envoyé et pourquoi.
C’était très simple. Pourtant, je ne pouvais y répondre. Pas que je ne voulais pas, mais que je ne savais pas. Pour moi, ma vie avait commencé au moment exact où l’enfant sombrait dans les ténèbres.
Il abattit encore une fois son poing ganté sur mon visage, le cuir ne glissa pas sur le sang, au contraire, il arracha une partie de ma peau et brisa la pommette, ma chaise se renversa encore une fois. Il m’écrasa la tête avec sa botte.
« Tu ne veux pas me répondre ? »
Je ne savais rien. Je ne savais même pas qui j’étais.
« Très bien. »
Puis il quitta la salle quelques instants, le temps de donner brièvement quelques ordres aux deux gardes qui, je le compris alors, s’étaient postés devant la porte.
« Nous allons vérifier si tu résistes si bien que cela à la douleur, précis&-t-il en redressant ma chaise et en se plaçant face à moi. »
Ce faisant, il afficha un sourire de satisfaction et attendit patiemment, sans bouger.
La porte s’ouvrit tout à coup et l’un des soldat poussa un chariot métallique jusqu’à côté de ma chaise. L’officier hocha la tête et le garde retourna se poster à l’entrée après avoir claqué la lourde porte derrière lui.
« Cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu à faire ça. » Il se dirigea vers le chariot et déroula lentement le tissu qui se trouvait sur le plateau supérieur avec un grand sourire qui s’étirait d’une oreille à l’autre. Je n’aimais pas ce sourire, par la suite il a toujours été signe de mauvais présages.
« Et je tiens à te remercier de me permettre d’exercer cet art si précis et attrayant. »
Je tournai la tête dans sa direction et vis les instruments brillants étalés sur le tissu. Je compris aussitôt ce qui allait m’arriver.
« C’est pour cela, vois-tu, que je peux donner des ordres aux hommes : parce que j’excelle dans mon art subtil. »
Il dressa une fine pointe devant ses yeux, l’observa un moment et parut satisfait.
« Parce que je suis capable d’infliger d’immenses douleurs, mais à la limite de l’évanouissement, à la limite de la mort. Et tu peux me croire quand je te dis que tout le monde parle. »
Sur ce laïus, il me montra la preuve qu’il était véritablement doué, m’attrapant la main droite et m’enfonçant la pointe sous l’ongle de l’index.
Je hurlai comme jamais je ne l’avais fait durant ma courte vie. La douleur était réellement intenable. Malheureusement, j’étais sûr de ne pas du tout en être au bout.
« La main est une formidable partie du corps humain, reprit-il sur le ton de la conversation pendant que j’étouffais mon cri. Sais-tu pourquoi les doigts sont couverts par des ongles ? »
Je ne pus que me résoudre à l’écouter répondre à sa propre question.
« L’ongle permet de protéger le réseau de nerfs qui s’étale sur le doigt. C’est terrible de ne plus être protégé, n’est-ce pas ? »
Il tira une nouvelle pointe de son kit de torture.
« Quel est ton nom ? me demanda-t-il une nouvelle fois avec cette parfaite maîtrise de soi tout en examinant le morceau de métal alors qu’il accrochait un rayon de lumière.
– Jean, mentis-je.
– Jean. Bien. Jean comment ? » Il me regarda un instant, me transperçant de son regard de glace. « Tu mens, affirma-t-il. »
Il attrapa ma main droite qu’il ouvrit sans effort – la moindre contraction de muscle m’arrachait une douleur terrible – et m’enfonça la deuxième pointe dans le majeur sans autre forme de procès.
« J’ai horreur que l’on me mente, précisa-t-il en faisant la moue de l’homme d’Eglise qui désapprouve un acte.
– Je ne sais pas qui je suis, criai-je. Je ne sais pas comment je suis arrivé, ni d’où. Je ne sais rien, je ne me souviens de rien. »
Je pleurais presque en lui crachant tout cela au visage. Je ne comprenais pas pourquoi cet homme ne voulait pas me croire. C’était pourtant l’atroce vérité.
« Il me reste assez de pointes pour chacun de tes ongles, m’indiqua-t-il. Même pour les orteils. Nous n’en sommes pour l’instant qu’à deux et je n’ai pas encore exploité tout le potentiel de souffrance de cette technique. »
Il enfonça un peu plus profondément la première pointe, ce qui aviva terriblement ma douleur. Je ne retins rien et hurlais encore une fois.
« Evite-toi tout ça, me dit-il. Moi, j’ai tout mon temps et j’irai jusqu’au bout. Même si je dois y passer des mois ou des années. »
La perspective me fit frissonner alors que je pensais avoir déjà atteint le paroxysme de la douleur. Cependant, je ne savais rien.
Mes dix doigts étaient rallongés d’une quinzaine de centimètres chacun par des griffes d’un métal brillant. Je voyais le sang perler puis sécher, j’avais dans la bouche le goût de la bile. J’avais failli m’évanouir et ne souhaitais qu’une chose : que tout s’arrête enfin, dussé-je mourir pour cela.
Alors, il en enfonça une suffisamment pour atteindre la deuxième phalange. La pointe perça la peau à cet endroit. Je ne pouvais même plus crier tant je m’étais usé les cordes vocales pendant l’heure qui venait de s’écouler.
« Alors ? me cria-t-il à l’oreille. »
Alors… Je sentis le flot de bile qui monta le long de mon corps et vomis sur l’allemand. Il me gifla violemment d’un revers de la main. Je l’entendis jurer en allemand et il appuya du plat de la main sur plusieurs tiges métalliques fichées dans la main gauche. La peau se souleva puis se déchira à partir des premières phalanges. Les ongles sautèrent.
Je perdis certainement connaissance sous le coup de la douleur. Ce fut une sensation de froid qui me tira de là. Lorsque je rouvris les yeux, l’officier et les deux soldats étaient dans la pièce. L’officier s’était changé. L’un des soldats tenait un seau métallique gouttant encore dans les mains. Il me fallut un moment pour me rendre compte que j’étais trempé.
Tout en reprenant conscience, je sentis peu à peu la douleur qui remontait le long de chaque doigt, enflammant les terminaisons nerveuses.
D’un signe de tête, l’officier renvoya les soldats.
« Je voulais juste te réveiller pour te retirer ce que tu as dans les doigts, expliqua-t-il avec sadisme. »
Et il le fit.
Il prit un malin plaisir à retirer ses instruments un par un et à les nettoyer soigneusement avant de les ranger religieusement dans le tissu blanc.
« Voilà, c’est fini pour aujourd’hui, dit-il. On reprendra demain. Je tiens à te signaler toutefois que cette technique s’avère bien plus efficace lorsqu’elle est pratiquée au niveau des orteils. »
Puis il me poussa sur le côté, suffisamment fort pour renverser la chaise.
« Tu n’as pas de nom ! dit-il. Très bien. Alors, je vais t’appeler Hans ! Pour faciliter les choses ! Pour faciliter la communication entre nous deux ! Ainsi, tu sauras lorsque c’est à toi que l’on s’adresse ! Souviens-toi ! Tu t’appelles désormais Hans ! »
Ce fut ce qu’il me dit avant de sortir de la pièce, me laissant seul, couché sur le côté, les mains et les pieds solidement liés, le visage en sang plaqué sur le sol poussiéreux. L’épais liquide noirâtre et poisseux s’écoulait sur mes yeux, créant comme une deuxième peau et me brouillant la vue. Puis il s’étalait par terre et se mélangeait à la boue et à la poussière. Lentement, la roche l’absorbait, comme elle en avait déjà probablement absorbé bien d’autres auparavant.
Il m’avait vidé de toutes mes forces et je ne pouvais plus actionner le moindre muscle de mon corps, pas même un doigt. Je n’avais pas la force de bouger un tant soit peu mon bras afin d’essayer de faire en sorte que le barreau de la chaise ne s’y enfonce plus. Je n’avais pas la force retenir ma vessie. La douleur était tellement intense que, paradoxalement, j’en arrivais à ne plus la sentir, me plaisant à croire que je m’élevais vers un autre niveau de conscience.
Je me rappelle que mes yeux se sont fermés sur cette vision alors que mon être semblait avoir la ferme intention de fuir mon corps, de le laisser en plan pour échapper à toutes ses souffrances.
Aujourd’hui, je me pose encore des questions sur mon passé et parfois je ne sais plus vraiment quoi penser. Peut-être que je connaissais les réponses, mais que je ne voulais réellement pas y répondre, parce que j’étais entraîné dans ce sens par les services secrets de mon pays. Peut-être ai-je sombré dans la folie pendant que je me faisais rouer de coups. Il est possible aussi que ce soient tous les mauvais traitements qu’ils m’ont fait subir qui m’ont ôté la mémoire et m’ont caché la vérité sur moi. Peut-être, encore, avais-je réellement perdu la mémoire.
Pourquoi ai-je tué ce petit garçon ?
Qui suis-je ?
Quelle était ma mission ?
Je ne peux toujours pas répondre à ces questions, et ce n’est pas ce soir que je trouverai les réponses. J’ai besoin d’une pause. Et on dit que la nuit porte conseil.
Nouvelles techniques
Au lendemain de ce jour, du moins j’imagine que c’était le lendemain, je fus réveillé par le grincement de la porte de la cellule. La reprise de conscience fut immédiatement suivie par l’atroce douleur. Je me rendis compte, encore une fois, que je ne me remettais pas d’un mauvais rêve, mais que j’étais bel et bien embarqué dans cette sordide histoire. Les événements qui se jouaient autour de moi appartenaient bel et bien à la réalité. J’avais pourtant l’impression étrange mais persistante de ne pas être de ce monde. Une impression que j’ai toujours aujourd’hui.
Je me rendis compte aussi que je n’avais pas bougé depuis que l’on m’avait laissé là. Etalé sur le côté, j’avais le goût de la poussière et du sang dans la bouche.
Je ne bougeai pas et attendis, osant à peine respirer. Je ne sus jamais combien de temps je restai immobile. L’officier entra enfin et s’accroupit près de mon visage. Il fit un signe de tête et les deux soldats qui l’accompagnaient me redressèrent.
« Bonjour Hans. C’est bien Hans ? » Il y avait quelque chose d’ironique dans sa voix.
Comme je ne répondis pas, il continua et me demanda comment j’allais d’une manière qui pouvait faire croire à quiconque que nous étions deux vieux amis.
Il était impeccablement vêtu et affichait sur ses lèvres ce petit sourire narquois qui semblait dire qu’il me sortirait les vers du nez même s’il devait y passer des années.
« Tu ne te souviens toujours pas de ton nom ? » railla-t-il.
Comme je secouai la tête il donna à ses hommes des ordres brefs en allemand. Ceux-ci sortirent aussitôt de la pièce pour y revenir quelques minutes plus tard en poussant un chariot métallique dont les roues grinçaient atrocement. Le chariot, cahotant à la moindre irrégularité, transportait cette fois-ci toutes sortes d’appareils constellés de compteurs et de jauges.
Ils tirèrent un pieu métallique qu’ils enfoncèrent par terre à grands coups de masse. La fureur des coups fit vibrer le sol sous mes pieds et le tintement me pénétra douloureusement le cerveau. Ils déroulèrent ensuite un épais câble de cuivre et passèrent la boucle autour du pieu.
Je ne tardai pas à connaître l’utilité de cette machinerie. Quand l’officier donna de nouveaux ordres à ses hommes. L’un d’eux mit en route un générateur à essence, tandis que l’autre arrachait mon tee-shirt souillé de sang et m’humidifiait le corps en se servant d’un tissu imprégné d’eau.
Après s’être ganté d’un cuir noir et épais, l’officier empoigna une longue pointe en fer et la dressa devant lui. De son regard acéré, il examina calmement la barre de métal rouillée et reliée à la machine par un long câble gainé d’isolant. Il la tenait par une poignée en caoutchouc.
« Je ne sais pas si tu connais déjà cette technique, Hans. Ce que je peux te dire, c’est que c’est très douloureux, et donc très efficace. Peu d’hommes peuvent résister à cette douleur. Tu peux me faire confiance que je te dis que les seuls qui ne parlent pas sont ceux qui ne savent vraiment rien… ou ceux qui sont morts. »
Je l’écoutais tandis qu’il m’exposait fièrement les vertus de son instrument.
« Je vais t’expliquer comment ça va se passer. D’abord, tu sentiras un simple choc : tous les muscles de ton corps vont se contracter à l’extrême en une fraction de seconde. La fraction de seconde se prolongera et le choc te semblera durer une éternité, mais je t’assure que ça ne dure pas si longtemps. Tu sentiras une brûlure qui se répandra dans tout ton corps et tu ne pourras rien y faire. Ensuite, le choc atteindra ton cœur. Tu le sentiras se serrer, comme si une main l’empoignait et l’empêchait de battre. »
Il se retourna, avisa brièvement ses hommes et me regarda à nouveau droit dans les yeux.
« On va commencer doucement, puis on montera l’intensité de la douleur jusqu’à ce que tu craques. Bien sûr, c’est très risqué : tu peux en mourir ; mais je te rassure, on fera ce qu’on peut pour te maintenir en vie. Je n’aime pas voir les hommes mourir… pas avant que j’en ai fini avec eux. »
Ces mots, aujourd’hui encore, je m’en souviens parfaitement. Je ne les ai jamais oubliés et son accent allemand donnait l’impression qu’il les martelait avec calme pour me les enfoncer avec certitude droit dans le cœur. Je les entends encore parfois quand je m’endors, je les entends résonner dans mon esprit tel un puissant mantra. Ils hantent mes rêves.
Après m’avoir expliqué avec ce petit ricanement d’autosatisfaction la façon dont fonctionnait son instrument il effleura ma poitrine avec la pointe. Comme pour appuyer sa démonstration orale par une expérimentation pratique. Ce qu’il avait dit était tout à fait exact : tous les muscles de mon corps se bandèrent aussitôt. Le choc me fit bondir sur ma chaise. Puis je tombai en arrière.
« Quelle était ta mission Hans ? cria-t-il à mes oreilles. Pourquoi les français veulent-ils tuer un adolescent, un innocent ?
– Je ne sais pas. Je ne sais même pas qui je suis. »
Sa réaction ne se fit pas attendre : le choc électrique me traversa à nouveau de part en part. Rapidement suivi d’un autre.
A nouveau, il y eut les mêmes questions. Et encore une réponse négative.
Un choc. Une question. Une réponse déplaisante. Un choc. Une question…
Mon corps n’était plus que souffrance dans cette chaîne sans fin. C’en était paradoxalement anesthésiant. Peut-être la vie me quittait-elle petit à petit ? Ce que je n’aurais pas regretté.
Mais il en fut autrement : les soldats me redressèrent et le cycle reprit. Au bout d’un moment – je serais bien incapable de dire combien de fois je m’étais retrouvé à terre alors –, le tortionnaire se planta devant moi et se lança dans une nouvelle explication :
« Il y a une autre subtilité dont je ne t’ai pas fait part. Vois-tu cette pointe ? En fait, elle est chargée en électricité statique. Lorsque l’on augmente l’intensité (il tourna un bouton du générateur), on peut obtenir ceci… »
Il approcha sa pointe du piquet planté dans le sol et lorsque les deux parties se trouvèrent distantes de quelques centimètres il y eut un éclair intense et sonore.
« Il est intéressant de savoir qu’il y a deux siècles de cela ton peuple s’amusait avec cette découverte. Bien sûr, cela n’était pas aussi évolué, pas de quoi procurer une véritable souffrance. Ca n’était qu’un jeu pour eux, pour cette noblesse inutile et dégradante. L’un d’entre eux se faisait suspendre à un bon mètre du sol pendant qu’on faisait tourner un globe de souffre, ou bien d’ambre, ce qui donnait de meilleurs résultats, autour d’un axe et on le plaçait de façon à ce qu’il frotte les pieds de notre acrobate improvisé. L’homme était donc chargé en électricité statique. Ensuite, il lui suffisait de toucher d’autres personnes dont les pieds touchaient le sol pour que ces dernières s’amusent de ce petit picotement. Ils s’amusaient même à faire une chaîne humaine qui sautait au moment de la faible décharge. Voilà comment vos dirigeants passaient leur temps. »
Il sourit encore.
« As-tu déjà vu un homme se faire foudroyer un jour d’orage ? Je ne prétends évidemment pas que ma machine peut en arriver à ce résultat, mais elle peut assurément te brûler plus que tu ne l’imagines. Bien sûr, nous n’en sommes qu’aux prémices et je suis persuadé que nous n’avons pas encore découvert toutes les vertus de cette méthode. Elle se dévoilera aux hommes au fur et à mesure. Nous avons le temps. »
Il appuya ses dires par une nouvelle démonstration pratique. Sur moi-même, cette fois. Pendant que la pointe s’approchait lentement de ma poitrine, je sentis d’abord mes poils se hérisser. Puis il y eut un léger picotement.
Ce n’était encore rien de douloureux, simplement désagréable. Alors, fulgura l’éclair qui me lia l’espace d’un instant à ce morceau de ferraille.
Ma peau ne supporta pas cette décharge d’énergie et brûla instantanément sur une bonne surface, répandant dans l’atmosphère étriquée de la pièce cette forte odeur caractéristique de la chair brûlée.
« Je te le demande encore une fois : quelle était ta mission ? »
L’homme me confirma encore une fois qu’il était réellement un maître dans ce qu’il appelait son art. La torture était comme une seconde nature pour lui, un vêtement qu’il enfilait le matin en se levant. A un point tel qu’il était capable de vous faire avouer des choses que vous n’aviez jamais faites. Ce fut ce qu’il parvint à faire avec moi, après quelques heures – ou quelques jours – de traitement électrique et de souffrance.
Je finis par confirmer tous ses dires, répondant oui à toutes ses questions et répétant exactement ce qu’il voulait entendre, autrement dit que j’étais un agent envoyé par le gouvernement français afin d’espionner leur stratégie de guerre et que j’avais mentalement craqué en sortant mon arme et en tuant cet enfant.
Peut-être était-ce vrai après tout. Je ne sais pas, et peut-être ne le saurais-je jamais.
Précisions
En repensant à tout ce que j’ai écrit depuis le début, je me rends compte qu’il y a quelque chose que je tenais à préciser. Je ne souhaite absolument pas revenir en arrière, car tout ce qui se trouve dans ces lignes est parfaitement exact dans les moindres détails. Ces hommes étaient des monstres, ça je ne le nie pas ; ils m’ont d’ailleurs suffisamment fait souffrir avec des moyens que seuls les monstres peuvent imaginer.
Cependant, je tiens à apporter une précision : je vous rappelle que nous étions en guerre, et pas n’importe quelle guerre. J’étais donc un prisonnier de guerre. Après tout, j’avais tué un petit garçon, et cela n’entre certainement pas dans les actions dignes d’un de ces héros de guerre.
De par ce fait, n’étais-je pas moi-même un monstre ?
De plus, j’imagine que la torture, à cette époque et probablement encore aujourd’hui, était le lot quotidien des prisonniers de guerre, et certainement pas seulement du côté allemand.
Bien sûr, on serait tenté de dire que les français n’usaient pas de ce genre de pratiques atroces, c’est la fibre patriotique qui parle dans ce cas. Et puis après tout : nous l’avons gagné cette guerre, on était donc du côté des gentils. Sans compter que des années plus tard, les allemands ont gravé dans nos mémoires et au fer rouge un événement qui n’est certainement pas à leur honneur, je parle de l’Allemagne Nazi. Une autre période marquée par une autre guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu non plus. Une autre guerre qui fait partie de notre douloureux passé et à laquelle on ne peut rien changer.
Notre histoire.
Mais je n’en suis pas encore là. Il m’est arrivé encore bien des choses avant d’arriver jusqu’à cette époque. Il y a eu encore plusieurs années pendant lesquelles j’ai été torturé, toujours par le même officier.
Après de longs mois, je me rappelle qu’il a arrêté de me poser des questions sur un passé que je ne connaissais pas, sur la stratégie française, sur ma mission. Il avait enfin compris que cela ne servait à rien, que je ne parlerais pas. Il avait enfin compris que je ne savais rien de tout cela. Un traitement pareil m’aurait sûrement tout fait cracher.
Toujours est-il qu’il continuait de me torturer malgré tout. Il ne me posait plus de questions, il me torturait tout simplement. Je pense qu’il entretenait son art, développait de nouvelles techniques et prenait un malin plaisir à me voir, à me sentir et à m’entendre souffrir. Il tentait probablement de tester les limites de la souffrance humaine alors que peu à peu je comprenais sa langue.
J’en étais réduit à une espèce de cobaye, son cobaye préféré, ainsi qu’il le mentionna un jour. Il a tenté sur moi des expériences inédites, qui ont sûrement eu des effets secondaires qui se répercutent encore maintenant. On m’a injecté dans le sang, dans les muscles et sous la peau des produits de toutes sortes à titre expérimental, on a fait passer dans mon corps plus d’électricité que dans celui d’un condamné à mort.
Je suis sûr aujourd’hui que c’était plus pour son plaisir personnel qu’autre chose, ce plaisir qu’il prenait à voir souffrir des gens. Si les allemands étaient des monstres alors cet homme était leur représentant, le porte-parole des démons.
Même les douches qu’ils me faisaient prendre une fois par mois étaient de véritables tortures.
On me faisait me déshabiller puis on me guidait à travers des couloirs et des escaliers jusqu’à la salle de l’étage supérieur. On me poussait dans la pièce d’un grand coup dans le dos malgré ma coopération. La plupart du temps, je glissais sur le carrelage blanc et m’étalais de tout mon long. Dans ces cas-là, je me relevais toujours très vite malgré la douleur, car je savais pertinemment que dans le cas contraire on m’en infligerait de bien pires. Puis on ouvrait de puissants jets d’une eau glacée.
On m’aspergeait de détergent et on frottait jusqu’au sang à l’aide de balais brosses. Je sentais les poils durs qui me mettaient les chairs à vifs. Imaginez ma douleur lorsque après on me rinçait à l’aide des jets. C’était alors comme si des échardes pénétraient mon corps, comme si l’on m’immolait.
Pour finir, on me ramenait à ma cellule où on me donnait de nouveaux habits. Le simple fait de les enfiler me brûlait la peau.
Et on me laissait là, seul dans l’obscurité… encore. Alors, je m’endormais en attendant patiemment la prochaine visite, la prochaine torture ou la prochaine douche.
La fin de la guerre
L’hiver qui suivit la tragédie qui marquât le début de ma vie, l’hiver 1918 donc, fut celui de la fin de la guerre, l’hiver de la signature de l’armistice. Je l’appris à l’époque par des conversations que je surpris entre les soldats allemands.
C’est une date qui figure encore dans nos calendriers et dans nos livres d’histoire, c’est ce que les instituteurs enseignent de nos jours à l’école. Mais les livres d’histoires restent muets sur le calvaire que subirent certains hommes durant les périodes de guerre et de non guerre. Que ce soit un secret bien gardé, une volonté de ne pas choquer ou un oubli pur et simple.
Ce fut au cours de cet hiver-là donc que je revis l’extérieur pour la première fois. La neige tombait sur Berlin, je m’imprégnai de cet air frais et goûtai la neige froide et humide qui tombait sur mon front. Cependant que la clarté ambiante me brûlait les yeux. Cela faisait près d’un an que je n’avais pas vu la lumière du soleil, depuis que j’étais enfermé dans ce cachot.
Je me crus libéré et j’aurais pu en être heureux. Mais je ne le fus pas. On ne m’avait pas fait sortir pour fêter la fin de la guerre, loin de là. La raison pour laquelle on m’avait fait sortir, c’était pour me faire subir une nouvelle torture. Ou bien était-ce une punition ?
Je ne le sus jamais.
Cet hiver-là, je passai pour la première fois cinq jours et cinq nuits consécutifs nu dans le froid, entouré de grillages. Je fus traité comme un chien et logé à la même enseigne. Seul un grillage, d’ailleurs, me séparait des animaux. Et j’eus droit aux mêmes repas.
M’inspirant de leur technique pour se protéger du froid et du vent qui le colportait, je m’enfouis dans un trou que j’avais creusé dans la neige. Ce fut peut-être ce qui me permit de tenir aussi longtemps dehors.
Peut-être tentaient-ils une nouvelle expérience ? Peut-être voulaient-ils savoir à quel point le corps humain pouvait être résistant et adaptatif ?
Toujours est-il que cette expérience ils la réitérèrent à plusieurs reprises au cours de ce même hiver et des hivers qui suivirent, me surveillant de près. Pas de peur que je m’échappât, mais que je n’y laissât la vie.
C’était l’ironie de mon sort, le fait que l’on faisait très attention à ma petite santé : il fallait absolument que je survécusse. Les expériences devaient continuer, je suppose, et il aurait été dommage de perdre un si bon sujet d’expérimentation.
Et puis après tout, je n’étais personne et personne ne me réclamait. Personne ne connaissait Hans.
Je me souviens avoir tenté un jour de mettre fin à toutes ces souffrances. Je décidai de quitter ce monde quelques mois après qu’ils m’eussent renfermé dans une cellule sous terre, mais certaines personnes semblaient avoir décidé un autre destin pour moi et à ma place.
Je commençai donc à me priver de nourriture, une grève de la faim jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Je cachai ce que l’on m’apportait au fond de ma cellule, à l’abri des regards des soldats, du moins c’était ce que je pensais. Cette tentative dura près de trois semaines, jusqu’au jour où le manque de nourriture me fit enfin perdre connaissance.
Malheureusement, je me suis réveillai sanglé sur une table métallique. Devant moi se tenait mon officier tortionnaire. Il affichait toujours son horrible rictus.
Je comprends aujourd’hui qu’en réalité ils avaient tout de suite remarqué mon manège, mais qu’ils voulaient savoir si j’étais capable de tenir le coup jusqu’au bout et combien de temps mon organisme était capable de résister. En bref, c’était une torture que je m’étais moi-même infligée en vain.
L’officier regarda autour de lui pour donner quelques brèves consignes en allemand. Puis il me fixa droit dans les yeux, me pénétrant de son regard bleu acier.
« Qu’est-ce que tu croyais, Hans ? »
Sa voix et son ton étaient doux comme lors de notre première rencontre. Une douceur sadique dans laquelle se devinait de sombres desseins. D’un signe de tête, il désigna le générateur électrique puis, toujours avec son inlassable sourire, appliqua les deux électrodes sur mes tempes. Un traitement de choc pour une folie suicidaire. Je sentis le courant passer à travers mon cerveau, détruire une à une des liaisons synaptiques, détruire peut-être certaines zones.
Vous voulez savoir ce que l’on pense pendant ces moments-là ? Je vais vous le dire : on ne pense rien. On souffre simplement, en hurlant. Et après, on se dit qu’on va mourir.
Ce jour-là je compris que c’étaient eux qui décideraient du jour de ma mort. C’est pourquoi je n’ai plus jamais tenté de mettre moi-même fin à ma vie. J’estimais inutile de souffrir vainement.
Intermède
La tempête ne s’était pas calmée. Au contraire, la pluie avait redoublée, le ciel déversait ses flots sur la ville. Le vent avait encore forci, les branches des platanes ployaient sous sa puissance, les lampadaires oscillaient dangereusement, faisant danser les halos de lumières jaunes.
Les gouttes tombaient presque à l’horizontal et l’eau s’infiltrait maintenant entre les bois des volets et s’immisçait par le bas des fenêtres pour dégouliner sur le mur intérieur et créer une flaque qui se répandait dans la cuisine.
L’orage était désormais sur la ville et se déployait par mille feux dans les rues. Les éclairs fendaient la nuit et embrasaient les cieux, faisant scintiller la ville et déchirant le silence.
La foudre frappa devant la porte d’entrée, imprimant spasmodiquement le vitrail sur la grande horloge. Le choc fut si terrible qu’il fit trembler le sol et les murs. Le bruit fut assourdissant. Le vieillard leva le nez du journal en sursautant. Son cœur fit des bonds et sa respiration se fit sifflante et haletante. Il tenta de récupérer son souffle, les mains posées à plat sur la table, les yeux fermés, prenant de profondes inspirations.
Un deuxième éclair frappa à quelques rues de là, il en aperçut la lueur vive et bleutée à travers les volets. Cette fois-ci la foudre fit exploser un transformateur, ce qui coupa instantanément l’électricité dans toute la ville.
Le vieil homme émit un grognement lorsqu’il se retrouva dans le noir. Ses yeux, qui n’avaient plus les facultés d’autrefois, mirent quelques secondes à s’accoutumer à cette obscurité soudaine. Il attendit de percevoir le contour des objets pour se lever en faisant racler sa chaise en bois contre le carrelage et se mettre en quête des bougies stockées dans l’un des placards supérieurs de la cuisine, il savait que ce n’était pas la peine qu’il vérifie le compteur électrique. Il tira la porte et chercha à tâtons les morceaux de cire, tentant de reconnaître du bout des doigts leurs textures particulières.
Puis il se rassit, essoufflé par l’effort et les émotions que son vieux cœur ne pouvait plus supporter comme avant. Il alluma à l’aide de son briquet la mèche déjà noircie par de précédentes utilisations. La faible lueur fit briller, sur son front, la sueur qui s’accumulait dans les profondes irrégularités creusées par la vieillesse. Une goutte glissait lentement le long de sa joue droite, suivant le tracé d’une cicatrice héritée de son lointain passé.
La flamme gonfla lentement puis frissonna, assujettie au courant d’air frais qui régnait dans cette pièce, mais elle survécut. Le vieillard attrapa l’anse de la tasse dans laquelle le thé avait largement eu le temps de refroidir. Il en vérifia la température du bout des lèvres et reposa le récipient devant lui.
Il en profita pour allumer sa deuxième cigarette de la soirée, tapotant le filtre sur l’ongle de son pouce puis embrasant le tabac. Encore une fois il suivit des yeux la formation des volutes de fumée qui emplissaient le volume de la cuisine en se contorsionnant. Il observa le bout incandescent et tira une autre bouffée en fermant doucement les yeux, s’emplissant les poumons de cet agréable poison. Il était bien sûr parfaitement conscient que cette habitude le tuait à petit feu mais il se disait qu’il fallait bien mourir un jour ou l’autre et que cela ne le rapprochait pas plus de la mort que son âge avancé.
Il termina la cigarette, puisant sur la tige jusqu’à l’extrême limite, et l’écrasa dans le cendrier où elle rejoignit sa cendre et la première cigarette.
Pendant ce temps, la bougie avait commencé à diminuer de hauteur, la chaleur de la flamme avait liquéfié la cire qui s’accumulait en une flaque sur le dessus du cylindre, une goutte dégoulinait le long de la bougie et s’étalait sur la table.
L’horloge sonna dix coups. Il s’était déjà écoulé une heure depuis le début de sa lecture, une heure pendant laquelle il était entré de plein pied dans le passé d’un homme.
Puis, à la faveur de la faible lueur jaunâtre, il se replongea dans ce passé.
Expériences proche de la mort
J’ai écrit plus haut ne plus avoir tenté de mettre moi-même fin à ma vie. Mais les autres, je parle des docteurs et officiers allemands, ne s’en sont pas privés. Enfin, disons qu’ils m’ont donné rendez-vous avec la mort à plusieurs reprises, mais, qu’à chaque fois, ils m’ont rappelé avant qu’elle ne vienne me prendre pour de bon – parfois, j’en suis venu à penser que c’était la mort elle-même qui ne m’accordait pas le privilège de m’emporter avec elle. Pour m’emmener jusque-là, ils provoquaient chez moi, à l’aide de médecines certainement expérimentales, un état comateux, et me laissaient dériver vers cet autre monde que tous les spécialistes de la chose situent entre la vie et la mort.
La première fois, je ne compris pas réellement ce qui m’arrivait.
Cela devait en effet faire plus de deux mois que je n’avais eu aucun contact avec l’extérieur, à part bien sûr les plateaux repas que l’on me glissait à l’intérieur de la cellule par l’ouverture pratiquée au milieu de la porte. Et plus de deux mois de solitude, sans douche. Je crus que l’on m’avait oublié au fond de mon cachot.
Mais il n’en était rien. Ce jour-là, deux soldats entrèrent dans ma cellule et sans un mot me traînèrent dans les escaliers par les bras. Je pensai qu’ils me menaient à la douche, mais on descendit les escaliers sur quatre étages. C’était un niveau que je n’avais jamais vu auparavant.
On entra alors dans une pièce déjà occupée par une dizaine d’hommes en blouse blanche et par l’officier bilingue. Au milieu de cette pièce, se tenait une table métallique sur laquelle ils me jetèrent sans ménagement. Ils m’y fixèrent ensuite par les bras et les jambes à l’aide de solides sangles. J’essayai de me débattre un moment, mais laissai vite tomber tant les sangles me pénétraient les chairs à chaque mouvement trop brusque.
Ensuite, ils me rasèrent le crâne et le torse et me relièrent à toutes sortes d’instruments, me collant des électrodes sur le torse et m’en ornant la tête. Je vis des aiguilles tracer à l’encre noire des graphiques sur un rouleau de papier. Je me rendis compte que l’une d’elles montait et descendait au rythme rapide de mon cœur. Les autres traçaient des courbes que je ne parvenais pas à comprendre.
Je crus un instant qu’ils allaient encore me faire subir des électrochocs. Cependant, et bien que l’un de leurs générateurs fût présent, ils n’en firent rien. Au lieu de cela, ils m’enfoncèrent une aiguille dans le bras et m’injectèrent un épais produit jaunâtre. Puis ils m’observèrent en silence, griffonnant sur des carnets de notes et relevant les mesures de leurs appareils
La chaleur et la douleur se répandirent dans tout le bras. Mon corps s’engourdit ensuite totalement, je sentis comme des fourmis qui couraient sous ma peau.
Ma vue se brouilla, les voix autour de moi se mêlèrent les unes aux autres pour devenir inintelligible puis inaudible. Je dérivais lentement vers l’inconscience, sentant mes muscles se relâcher petit à petit et mon cœur se ralentir. Je sentais toutes mes forces fuir et je n’y pouvais rien. C’était comme si tout ce qui se passait là ne me concernait plus, comme si c’était la vie d’un autre.
Ce fut la première fois que je vis la mort, de si près que j’en sentis l’odeur. Et contrairement à ce que certains seraient tentés de croire, je ne vis pas de lumière blanche au bout d’un tunnel. Pas plus que je ne vis mon propre corps qui s’éloignait de moi.
Le seul fait dont j’eus conscience c’était des ténèbres qui m’environnaient. Je ne ressentis rien, tant au niveau des émotions que des sensations. Il n’y avait aucun son, aucune lumière. La seule chose que je pouvais voir c’était moi-même. Je pouvais voir mes membres lorsque je les levais devant mes yeux, comme si une lumière émanait de mon corps, telle une aura.
Je me souviens avoir regardé mes mains puis fermé les yeux. Mais je ne me souviens d’aucune pensée. La peur ne semblait pas exister.
Je pense maintenant que j’aurais pu rester dans ce monde pendant une éternité sans m’en rendre compte, comme si le temps n’avait aucune prise sur moi, qu’il ne faisait que glisser. Je serais bien incapable de dire combien d’anges peuvent tenir sur une tête d’épingle, car je n’en vit aucun.
Peut-être sont-ils trop petits justement pour être vus, peut-être n’existent-ils tout simplement pas. Pas pour moi, en tous les cas.
Avec le recul, je pense qu’en réalité chacun construit sa propre mort, que chacun voit ce qu’il a envie de voir. Ainsi, un homme persuadé qu’une lumière blanche scintillera au bout d’un tunnel sera baigné dans la béatitude à laquelle il s’attend et apercevra donc cette lumière se profiler à l’horizon, s’agrandir lentement et l’envahir pour le transporter aux côtés des anges dans l’autre monde. Celui qui veut se voir une dernière fois se sentira attiré vers le haut et verra son corps inerte allongé dans son lit de mort s’éloigner petit à petit. D’autres seront accompagnés par un ange.
Mais pour moi, ce furent que ténèbres, l’ombre d’une mort. Je n’étais personne de mon vivant et il était donc normal que ma mort soit à l’image de cette vie, que rien ne fût prévu pour moi. J’étais seul avec mon ignorance et mon anonymat.
Puis j’eus une sensation étrange, comme un picotement dans ma poitrine. Je ressentis comme appel vers un monde dont je n’avais plus conscience. Pourquoi y répondis-je ? Je ne le sais pas. Il me semble qu’il éait si pressant que je ne pouvais pas faire autrement.
Au moment où je me réveillai, une dizaine de têtes floues étaient penchées au-dessus de moi. Ils m’avaient ramené à la vie grâce à leurs électrochocs, faisant repartir mon cœur. Mes muscles étaient engourdis et je ne pouvais pas tourner la tête sans éprouver une douleur lancinante me prouvant que j’étais bien vivant. J’eus conscience d’un brouhaha incessant entre les docteurs qui se pressaient autour de moi. Ces messieurs étaient en train de se féliciter de leur réussite.
Ils avaient tué un homme et étaient parvenus à le ressusciter. Et cet homme, c’était moi.
Mon officier tortionnaire se pencha alors vers moi et me dit :
« Bon retour parmi les vivants, Hans. J’aurais été déçu de ne pas te revoir.
– C’est l’ironie de mon sort, répliquai-je tout en reprenant empire sur moi-même. »
Il me décocha alors l’un de ces sourires dénués de toute humanité et se retourna vers les médecins. A ce que je compris de leur conversation, il leur demanda de ne pas trop me brutaliser. Une drôle d’idée alors qu’ils venaient de me tuer juste pour voir s’ils parvenaient à me ramener à la vie. Il semble que j’étais en ce temps un bon sujet d’expérimentation : le premier à être revenu de l’autre côté.
« Qui est-ce vraiment ? demanda l’un des docteurs en fixant mes yeux.
– Il n’est personne, répondit l’officier. On l’appelle Hans. Personne ne sait qui il est réellement. Même pas lui. Et vous pouvez croire que s’il savait, il aurait déjà parlé. Cet homme n’existe pas. »
Si j’avais pu, j’aurais certainement souri : je n’existais pas et la mort ne semblait pas vouloir de moi.
Un autre médecin se pencha sur moi et me demanda en Allemand ce que j’avais vu de l’autre côté.
« Les ténèbres », lui répondis-je tout simplement.
Au moment où l’on me sortit de la pièce, l’officier ordonna fermement à ses hommes de prendre soin de moi.
La douche qui suivit fut donc particulièrement agréable. On ne me jeta pas dans la salle d’eau, on ne me roua pas de coups, on ne me frotta pas jusqu’au sang.
En tant que cobaye visitant la mort, j’avais droit à un traitement de faveur. On me faisait passer pour un être exceptionnel, mais je ne suis pas sûr que ce statut fût vraiment enviable.
Puis l’on me ramena dans ma cellule. Je m’habillai, m’allongeai et m’endormis aussitôt, d’un sommeil agité. J’avais pour la première fois depuis que j’avais été arrêté la désagréable impression d’être observé. Lorsque j’ouvrais les yeux, ce n’était que pour voir des ombres immobiles et malveillantes. Le silence me paraissait plus lourd qu’à l’accoutumée, mon cœur frémissait, ma colonne vertébrale frissonnait, mes poils se hérissaient.
Je rêvais de la mort.
Les journées et les nuits qui suivirent furent d’un calme étonnant : on me donna les repas avec la régularité habituelle, mais personne ne me rendit visite jusqu’à ce qui me sembla être la semaine suivante.
J’étais allongé, les yeux ouverts sur l’obscurité quand l’ampoule nue dispensa sa lumière blessante sur les parois de béton. La porte de métal grinça sur ses gonds en douceur et mon officier fit son apparition dans l’encadrement.
« Bonjour Hans, dit-il avec un sourire sadique qui lui fendit le bas du visage. Tu as gagné un nouveau voyage. »
Je ne compris ce qu’il voulait dire qu’au moment où l’on me fit descendre les escaliers : c’était un nouveau voyage dans la mort que l’on me proposait.
Les hommes en blouse blanche étaient là, occupés à étalonner et vérifier leurs instruments, préparant leurs produits anesthésiants et leurs notes. On m’allongea sur la table et l’on me brancha aux mêmes instruments que la première fois. A nouveau, ils firent passer dans mon sang ce liquide jaune qui produisit le même effet de douleur puis de chaleur et finalement de bien-être.
Bientôt, je voguai une fois de plus vers les ombres qui m’accueillirent bras ouverts.
Mais cette fois-ci, je ressentis les choses différemment. Comme la première fois, j’étais capable de voir mes mains et mes pieds, ceux-ci ressortaient dans l’obscurité. Toutefois, c’était bel et bien des membres petits et potelés, les membres d’un bébé. J’étais, et je suis toujours, persuadé que ce bébé c’était moi. Je flottais seul au fond des ténèbres oppressantes et silencieuses, incapable d’avoir peur. Et je regardais tout cela avec mes yeux d’enfant.
La mort, cette fois encore, ne me prendrait pas.
Et j’eus encore cette sensation de fourmillement, je ressentis de nouveau cet appel vers le monde extérieur et mes yeux s’ouvrirent sur la face de l’officier. Je sentis un blocage au niveau de ma gorge, comme si je ne savais plus comment faire puis l’air afflua à nouveau en moi. L’Allemand me décocha un sourire suivi de cette même phrase qui m’avait accueilli la première fois : « Bon retour parmi les vivants, Hans. »
Les médecins se penchèrent sur moi et me demandèrent encore ce que j’avais vu de l’autre côté.
« Les ténèbres, répondis-je. »
Ce soir-là, après la douche, ma nuit fut encore très agitée. Je ressentais toujours la présence des ombres : elles étaient tapies là, emplissant tout le volume de ma cellule. J’eus encore cette sensation d’être observé.
Aujourd’hui encore, cette terrible sensation est toujours présente en moi. Je vis avec depuis des années et je ne dors jamais sereinement. Cependant, au cours du temps, j’ai appris à m’en accommoder.
Ce ne fut que quelques jours plus tard que j’eus pour la première fois ce mauvais pressentiment, cette impression que quelque chose allait se passer. Je ne sus jamais exactement quel malheur était arrivé ce jour-là, mais je suis aujourd’hui persuadé quelqu’un mourut dans ce bâtiment.
J’appris malheureusement par la suite à comprendre ce sentiment, il était toujours lié à une mort. Je ne sais pas pourquoi j’avais hérité de ce don funèbre dont je me serais bien passé, mais c’était ainsi et je ne pouvais m’en défaire. Peut-être mon passage dans la mort m’avait-il ouvert les yeux ?
Dans les mois et les années qui suivirent, leurs expériences sur la mort continuèrent. A chaque fois, j’avais cette impression que les ténèbres absorbaient toute sensation et toute peur. J’étais tour à tour dans le corps d’un bébé aux membres potelés, d’un enfant ou d’un adolescent aux bras vigoureux et aux gestes parfois maladroits, d’un homme dans la force de l’âge et d’un vieillard fatigué aux mains parcheminées. Mon propre corps, je le sais, à différentes étapes de son existence.
Je ne sais pas combien de temps ils me laissaient errer dans ce monde, mais j’ai le sentiment qu’à chacune des incursions la durée était prolongée. A chaque fois, au moment où je me sentais enfin libéré de tout, libéré de mon corps et de ses souffrances, voilà que je reprenais brutalement conscience de mes sens et que j’ouvrais les yeux sur l’un des docteurs qui m’avaient plongé dans ce monde étrange. Je les voyais alors se féliciter mutuellement de m’avoir envoyé vers ce monde inexploré et de m’avoir ramené parmi les vivants à grands renforts de chocs électriques.
Invariablement, mon officier était présent et cette phrase sortait de sa bouche : « Bon retour parmi les vivants, Hans. » C’était une tradition.
Je me rappelle des questions que l’on me posait sitôt que les médecins pensaient que j’avais la force de parler : « Qu’as-tu vu ? », « Qu’y a-t-il de l’autre côté ? » Et chaque fois, je répondais tout simplement : « Les ténèbres. »
Peu à peu, ils cessèrent de me poser des questions. Ils se fièrent simplement à leurs instruments, cherchant certainement à m’y laisser le plus longtemps possible et à tester de nouveaux produits sur moi, essayant de décrypter les pulsions électriques envoyées par mon cerveau et mon cœur dans ces moments-là. Peut-être y arrivèrent-ils d’ailleurs. En fait, je ne sais pas réellement ce qu’ils cherchaient à faire.
Ces expériences durèrent plusieurs années. Je serais incapable de dire exactement combien de fois ils me plongèrent dans le comas, mais cela se produisit au moins une fois par mois.
Puis un jour, les mentalités changèrent. Nous entrions dans une ère nouvelle : l’Allemagne avait un nouveau Führer, un dictateur, un fou en réalité, du nom de Hitler. Il avait exposé une théorie terrifiante, une théorie que les officiers allemands me ressassèrent jours et nuits, tentant certainement de se justifier.
Intermède 2
Le vieil homme leva le nez du cahier et ses yeux bleus se posèrent sur le pot de fleur qui ornait le centre de la table. Cependant, il ne le regardait pas. Il ne regardait rien qui se trouvait dans ce monde ni dans ce temps. Sa mémoire remontait jusqu’à un passé obscur.
Cela était arrivé bien des années auparavant, en un temps révolu. Une arme de poing tenue à bout de bras, il mettait enjoue un homme en blouse blanche. Agenouillé, le médecin montrait les paumes de ses mains en un geste qui se voulait autant de supplication que de protection.
« Non, s’il vous plait ! disait-il en allemand. »
Mais son devoir en tant qu’officier était de rendre service à sa patrie sans jamais défaillir. Il abattit donc le docteur d’une seule balle avec cet esprit calculateur, cette froideur qui lui permettait d’échapper à tout sentiment. Et s’il le devait, il recommencerait sans hésiter. Cependant, il en profita pour saisir l’instant précis où sa victime réalisait soudain qu’elle allait mourir, cette microseconde pendant laquelle ses yeux s’agrandirent d’effroi. Et il grava l’image dans sa mémoire.
La balle cueillit donc le malheureux au front après une détonation assourdissante. Il s’étala de tout son long, les yeux vitreux. Une flaque pourpre se répandit rapidement sous le corps.
Il se souvint être ensuite allé chercher les gardes et leur avoir demandé de procéder au nettoyage. Plus tard, il fit son rapport à ses supérieurs : le docteur était devenu gênant dans son projet, il posait trop de questions.
Puis son esprit revint au mois de Juin 1969.
« Hans, dit-il à voix haute, s’adressant à un souvenir. »
La bougie éclairait encore d’une lueur jaune son visage parcheminé et barré par une vielle cicatrice. Ses traits témoignèrent l’espace d’un instant d’un terrible combat interne : il hésitait entre le sourire et les larmes. Puis son éducation dure et sa formation militaire se rappelèrent à lui et il retrouva sa neutralité naturelle. Il fixa alors la fenêtre à travers laquelle il voyait poindre la lueur nocturne.
« Ainsi, tu savais quand la mort était présente… »
Cela expliquait bien des choses, selon lui. En pensée, il chercha des mots qu’il ne trouva jamais. Il imagina l’homme dont il lisait l’histoire allongé dans son lit. Constamment, il devait sentir la mort planer au-dessus de lui. Il se demanda quel effet cela pouvait faire de ressentir ça.
Une seule réponse lui vint à l’esprit : de la souffrance.
Il se leva. Une douleur l’élança aussitôt le long sa jambe droite et remonta jusqu’à sa hanche. Il ébaucha quelques pas jusqu’à la fenêtre pour regarder à travers les volets. A l’extérieur, les lampadaires s’étaient remis à briller dispensant leurs lumières orangées ; l’orage s’était éloigné, ne laissant de lui qu’un lointain grondement. La pluie, en revanche, continuait de tomber en trombes.
Il se retourna, s’appuya sur le rebord et fouilla dans ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes. Rituellement, il en tapota une contre son ongle, la ficha au coin de la bouche et, faisant jaillir son briquet, l’alluma. Il trouva dans l’odeur et le doux grésillement qui s’en échappèrent une sorte de réconfort. Cela lui permettait de se raccrocher à la réalité.
Il aspira une bonne bouffée et regarda droit devant lui tandis qu’il relâchait son souffle.
« C’était l’ironie de ton sort, dit-il en souriant et en reprenant les mots de Hans. »
Il resta ainsi pendant un temps qu’il ne parvint pas à déterminer, perdu dans ses pensées.
Ce fut l’horloge qui le sortit de ses rêveries au bout de trois cigarettes. Il se rendit alors compte qu’il avait laissé les mégots sur l’appui en béton.
Il compta les onze coups et passa de l’autre côté de la table. Avant de s’asseoir, il vida sa tasse de thé dans l’évier en inox.
Puis il reprit la lecture à l’endroit où il s’était arrêté.
Des rêves
Je ne vais pas reprendre mon histoire tout de suite, car cette nuit j’ai fait un rêve étrange et je tiens à le consigner dans ce journal. Je pense en effet qu’il pourrait avoir un rapport avec mon passé.
Ce n’était que des silhouettes humaines qui apparaissaient sur un fond de lumière bleuâtre et aveuglante. Elles évoluaient autour de moi en manipulant d’étranges objets. Elles me touchaient. Elles me parlaient sans que je ne comprenne rien. En fait, je voyais leurs lèvres bouger et j’entendais bien leurs voix, mais elles étaient parfaitement inintelligibles. Il me semblait qu’il était question d’une expérience, encore une, et que le cobaye c’était toujours moi.
Le plus troublant, c’est que je n’ai pas reconnu les lieux. Les gens qui me tournaient autour et les locaux ne semblaient pas être allemands. Cela n’avait rien à voir avec les endroits que j’ai connus pendant toutes mes années d’enfermement.
Puis je me suis réveillé, et j’ai bien cru que mon cœur allait me lâcher tellement il battait fort.
Ce rêve était peut-être un événement de mon ancienne vie, un souvenir. Peut-être que ce n’était rien du tout, de simples images fabriquées par mon cerveau et mises bout à bout pour construire une chimère et me tromper.
Je prends peut-être mes désirs pour des réalités, c’est un risque, mais je supposerai pour l’instant que ce rêve est le fait de souvenirs. Je supposerai donc que durant cette première vie, j’étais déjà sujet à des expériences.
Malheureusement, je ne suis pas parvenu à savoir de quel type d’expérience il s’agissait. Etait-ce le conditionnement que j’ai subi durant mon passage dans les services secrets français, comme le pensaient les allemands ?
Cependant, même si ce rêve s’avère être une partie de cette vie qui m’a été retirée, il ne m’aide toujours pas à comprendre qui je suis. Je ne sais toujours pas quoi penser de moi. Et je ne comprends toujours pas quel est l’instinct meurtrier qui m’a poussé à faire ce que j’ai fait il y a 52 ans. C’est un instinct qui ne me ressemble pas vraiment et qui n’est réapparu par la suite qu’à de très rares occasions, mais c’était des occasions qui étaient parfaitement justifiées. Nourrir des idées de meurtres à l’encontre de ses geôliers et persécuteurs ne fait certainement pas de moi un héros, mais les choses que ces hommes m’ont fait subir me permettent de justifier ces envies.
Maintenant, il y a une nouvelle question qui se pose : qui a mis en moi cette envie de tuer ? et pourquoi ?
La réponse à cette question est certainement la clé de mon passé. Je dois donc absolument la trouver très vite.
L'Allemagne Nazi
Après cette courte parenthèse, je reprends mon histoire.
Nous en arrivions donc au IIIe Reich, les allemands avaient un nouveau chancelier et un parti unique : Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, le parti nazi ; l’une des abominations que l’homme moderne a connues. Un an après son accession à la Chancellerie, il devint le nouveau Führer. Aujourd’hui, après avoir lu des livres d’histoire, je suis capable de situer ce moment dans le temps : je sais que ça a commencé en 1933.
Mon officier venait désormais affublé d’un brassard noir représentant un svastika noir sur un cercle de fond blanc. La trop célèbre croix gammée, l’emblème des nazis.
J’ai fait quelques recherches après ma libération, et j’y ai découvert que le svastika est à l’origine un symbole encore utilisé par les populations hindous et bouddhistes depuis des temps anciens. On le retrouve sous différentes formes dans les cultures égyptiennes, scandinaves et celtes. Il ne représente pas une divinité en particulier, mais un principe de vie. J’ai appris qu’en sanskrit il signifiait : « qui est bien. »
Voilà bien une expression que l’on ne peut certainement pas appliquer à la vision nazie. Voilà bien ici le détournement d’un ancien symbole religieux à des fins néfastes.
Malheureusement, suite à l’ère nazie beaucoup de personnes ne connaissent du svastika que le symbole de l’Allemagne hitlérienne et de l’extermination juive. Rares sont ceux qui sont au fait de sa véritable signification.
Pendant ses premières visites sous ce nouvel étendard, l’officier m’expliqua qu’il faisait maintenant parti d’une police secrète que l’on nommait Gestapo. Il m’expliqua ce qu’était la nouvelle doctrine des allemands, persuadé que tout homme l’adopterait un jour. Car c’était selon lui la seule et unique vision valable.
Il me raconta aussi l’histoire de son nouveau guide. Adolf Hitler était un ancien chef du parti national-socialiste allemand. Il avait tenté un putsch à Munich, mais avait échoué. Suite à cela, il avait passé neuf mois en prison et avait mis ce temps à profit pour accoucher d’un livre qui reflétait toute sa folie, toute sa haine.
S’il est vrai que certains allemands acceptèrent aussitôt cela comme étant leur profession de foi, beaucoup se virent en réalité obligé de l’accepter, le canon d’un revolver collé sur leur tempe.
Ce livre, il me força à le lire en entier, plusieurs fois. Il me força même à en apprendre des passages par cœur, des passages que je connais encore. Les mots, d’ailleurs, me tournent encore dans la tête au moment de m’endormir, mais je refuse de les citer dans ce journal, de même que je refuse d’y faire figurer son titre.
Pendant ces années, ils tentèrent de me faire accepter cette terrible vision en me la fourrant dans le crâne à grands coups de poings et de pieds. Et je me dois d’avouer que lorsque je ne savais plus où j’en étais, après des heures de tortures, je commençais à croire tout ce que l’on me disait et ce que je lisais, à croire en cette race ultime. Je disais amen à tout.
Etre psychologiquement et physiquement épuisé ne figure certainement pas au rang des excuses, moi-même je ne me pardonne pas d’avoir pu dire oui de telles idées dévalorisantes. Aujourd’hui, je m’en veux profondément d’avoir dit oui, même à un instant, à cette folie, d’avoir pensé que tout cela était parfaitement sensé, même si ce n’était que de courte durée. Le simple fait d’avoir pensé ne serait-ce qu’une seconde que Hitler pouvait avoir raison me dégoûte de moi.
Malheureusement pour moi, la torture ne s’arrêtait pas lorsque je disais oui. L’officier revenait le lendemain ou une semaine plus tard afin de vérifier que j’étais toujours en accord avec ses croyances. Lorsqu’il me sentait hésiter ne serait-ce que quelques secondes, il me torturait à nouveau, inlassablement.
Durant les premiers temps de cette période Nazi, ils trouvèrent de nouveaux thèmes d’expérimentation sur ma personne. Je porte encore les traces de leurs horreurs sur mon corps. Quand je me regarde dans un miroir et que je vois toutes ces cicatrices, il me suffit de fermer l’œil pour me rappeler de chacune d’entre elles et de la douleur qui les accompagnait.
Ce fut d’ailleurs au cours de cette période qu’ils marquèrent l’intérieur de mon poignet à vie. Ils y tatouèrent une série de quatre caractères identiques, des O ou des zéros. Cela ne semblait pas avoir de sens et on ne m’expliqua rien. Je ne compris que plus tard la signification de cette série de chiffres et la terrifiante portée de ce qu’ils avaient imaginé.
Ils puisèrent des litres et des litres de mon sang, pas en une fois bien sûr, mais, au cours de plusieurs prises de sang, ils allèrent jusqu’à la perte de connaissance. Il me fallait alors des semaines voire des mois pour récupérer du traitement. Je voyais à chaque fois le liquide noir s’écouler par des tuyaux de plastique et remplir des récipients en verre. Parfois, ma vue se brouillait et je sombrais dans l’inconscience.
Ils pratiquèrent des biopsies sur chaque muscle de mon corps, s’y reprenant souvent à deux ou trois reprises, voire plus. Je vois encore leur scalpel entailler la peau à l’endroit où ils allaient pratiquer l’opération. De plus, ils ne connaissaient pas encore les anesthésies ; du moins, ils estimaient que je n’en avais pas besoin. Dans ces moments-là, je ne pensais qu’à une chose : que la douleur me fisse perdre connaissance ou même que je mourût.
Et la mort refusait toujours de me prendre. Chaque matin, lorsque je me levais, j’éprouvais cette impression de ne pas faire partie de ce monde. En revanche, la douleur mentale et physique faisait bien partie de moi. Le soir, en me couchant, je sombrais dans un sommeil sans rêve. Parfois, pendant la journée ou la nuit, je sentais cette lourde présence, d’une profondeur infinie et d’une noirceur capable de jeter un voile obscur sur le cœur. Je la sentais réellement.
Je savais alors que la mort rôdait et qu’elle attendait de prélever son dû.
J’espérais alors que ce fût mon tour, mais j’avais fini par me faire une raison : je savais que cela ne se produirait pas. Les ombres ne me reconnaissaient pas le droit de jouir de cette simple étape à laquelle finit par aboutir tout homme : mourir. Je le sentais quand elle frappait avant de se retirer dans la douleur.
Souvent, une larme roulait sur ma joue. Je ne saurais dire à quoi cela était dû. Je ressentais comme une détresse.
C’est étrange cette impression de n’être personne, de ne pas se sentir à sa place dans le monde des hommes, de ne pas être accepté. J’avais – et j’ai toujours – le sentiment de ne pas avoir le droit d’exister.
Je mange, je dors, j’écoute et vois le monde, je respire… je souffre et je ressens la mort… Mais je ne meurs pas. Toute ma vie j’ai vécu avec ce sentiment que toutes ces morts étaient de ma faute, comme si c’était moi qui l’avait amené.
Je vis encore avec cette responsabilité et j’en souffre toujours en silence. Personne ne l’a jamais su. Ce n’est qu’aujourd’hui que je le confie dans ces pages que peut-être personne ne lira jamais. Je ne sais pas ce qui m’y pousse, mais ça me fait du bien.
Et lorsque je me souviens de ce qui est arrivé par la suite, je ressens le poids de ces centaines de milliers de morts. Nombre d’entre eux moururent de mon fait et de mon seul fait. Je sens leurs âmes et leurs pensées tournoyer en moi. Elles m’envahissent, me harcèlent.
Je vois encore leurs yeux luire d’incompréhension. J’ai l’impression de porter le fardeau de leur tristesse, d’être chacun d’eux. J’ai l’impression d’être mort des milliers de fois et de ne pas avoir trouvé le repos malgré tout. J’ai l’impression que tout cela ne serait jamais arrivé sans moi et que j’étais ainsi puni. J’aurais mieux fait de ne pas exister.
Je n’ai de cesse de penser à toutes ces âmes. C’était il y a maintenant quelques dizaines d’années, alors qu’un idéal gouvernait le pays. Et lorsque les idéaux sont à la tête d’une Nation, cela ne peut pas être toujours totalement bon. Aujourd’hui, alors que les blessures ne sont pas toutes encore refermées, l’on nomme cet idéal : on l’appelle antisémitisme.
Des camps de concentration trouvèrent leur place dans cette époque et dans ce monde, ils se construisaient et se multipliaient. On y réunissait les juifs, on les affamait, on les torturait puis on les exterminait.
J’ai connu cette époque et j’y ai même activement participé, portant ma pierre à ce lugubre édifice, m’octroyant le droit de donner la mort en détruisant une race.
Transfert
Cela faisait plusieurs semaines que je n’avais plus vu personne, plusieurs semaines que je croupissais là en solitaire, vivotant dans l’odeur infecte qui imprégnait ma peau, me nourrissant des plateaux que l’on me glissait à travers la porte dans un effroyable frottement de métal contre métal. Je me demande si je fus l’objet d’une surveillance durant cette période, car je ne vis personne.
Et puis une nuit, il y eut un grand vacarme qui m’arracha à mon sommeil. Les hommes pénétrèrent dans ma « chambre » et me traînèrent dehors. Ils me firent prendre une douche à la lance à incendie et me rasèrent barbe et cheveux. Alors que mes derniers soins hygiéniques remontaient à plus d’un an, je vis la crasse noire s’écouler par flots.
Quelque chose d’important allait se passer, mais je ne savais pas quoi. Néanmoins, je savais que je n’avais pas droit à un tant d’attention pour rien.
Après cette séance, ils firent enfiler un pantalon et un pull. On sortit ensuite du bâtiment. Il faisait nuit, la lune n’était pas encore pleine et les étoiles mouchetaient la voûte céleste. Le froid hivernal me transis soudain. Nos haleines se condensèrent dans l’air frais.
Je n’eus malheureusement que peu de répit, car ils me jetèrent rapidement à l’arrière d’un camion dans lequel étaient déjà assis plusieurs hommes. Ils portaient l’uniforme de la Gestapo, mais avaient retiré leurs grades. Je les observai à la dérobée et remarquai que leurs yeux demandaient en silence qui je pouvais bien être. Il me vint alors à l’idée qu’il n’y avait certainement que mon officier qui en savait au moins autant que moi à mon sujet. Peut-être même était-il le seul à connaître mon existence. Toujours est-il que ma présence incommodait ces hommes.
Le voyage fut long. Nous fûmes ballottés comme de la vulgaire marchandise, subissant les moindres déformations de la route. Les Allemands ne dialoguèrent pas entre eux, pas le moindre mot. J’imagine qu’ils avaient reçu des ordres stricts dans ce sens. En revanche, ils me détaillèrent de haut en bas, me jetant des regards froids que même la mort n’aurait pu soutenir. La mitraillette posée sur leurs genoux et certainement armée, ils étaient prêts à tirer au moindre faux mouvement de ma part.
Aussi, je ne bougeai pas et me retranchai dans mes pensées. Quelle était cette nouveauté que l’on avait trouvée pour moi ? Que voulait dire ce voyage ? Quelle était notre destination ? Dans quel but ? Autant de questions sans réponse que je ruminais tandis que les soldats décollaient rigidement de leur siège à chaque cahot.
Durant le trajet, le camion s’immobilisa à maintes reprises, certainement à des contrôles et parfois pour faire le plein de carburant ou changer de chauffeur. J’entendis souvent, au cours de ces arrêts, le conducteur déclarer sèchement : « Gestapo ! » Un mot magique capable d’ouvrir la plupart des portes.
Puis nous arrivâmes enfin à destination. Les miliciens me firent descendre du véhicule. Plus exactement : ils me jetèrent à terre. Tandis que je me relevais, un homme s’approcha de moi.
Je ne vis que ses bottes, dont les ombres étaient démesurées, mais je le reconnus aussitôt. Cette démarche rigide et fluide en même temps, je la reconnus sans équivoque. J’imaginai même le sourire qui allait avec, fendant son visage.
« Bonjour Hans, dit-il en français, et bienvenue à Chelmno. Comment vas-tu en cette belle matinée ? »
En effet, une partie du disque apparaissait alors à l’horizon, diffusant ses rayons dans toutes les directions et teintant les nuages de rouge orangé.
« J’ai décidé de t’accorder une faveur, déclara-t-il une fois que je fus debout. »
Je lui demandai de quelle genre de faveur il voulait parler.
« Je te donne l’occasion de contribuer à l’avenir du monde, de racheter ta dette face à l’humanité. Je te donne la chance d’appliquer les dogmes et de purifier le monde. »
Il ne m’en dit pas plus et me fit placer dans une cellule de détention du château qui occupait le terrain, et j’y demeurai toute la journée…
Chelmno
Si l’on s’en tient aux livres d’histoire, cela se passa en décembre 1941.
Selon l’officier, j’étais devenu un pont vers l’espoir. Il me présenta cette nouvelle comme une véritable distinction honorifique, une opportunité pour moi d’être l’acteur de la purification du monde. Les générations futures m’accueilleraient en bienfaiteur.
Comme je l’ai écrit plus haut, j’avais lu le livre de son führer et j’en savais assez pour savoir que cette « purification » ne présageait rien de bon. Mais j’étais loin de m’imaginer ce que je vis par la suite.
On me poussa dans la remorque d’un camion. A l’intérieur, se serraient déjà une quarantaine de personnes. Des prisonniers juifs dont les regards se cherchaient, s’interrogeaient.
Le véhicule fit une embardée et nous fûmes violemment projetés vers l’arrière. Ma tête percuta la cloison de bois, des hommes se pressèrent contre moi et parvinrent à se redresser lorsque le chauffeur passa la vitesse supérieure. Toutefois, personne ne dit rien. La peur, certainement, paralysait les cordes vocales. La peur de l’inconnu alors qu’aucun d’entre nous ne savait ce que l’on nous réservait.
C’est là que je compris l’horreur de ce que nous faisaient les Allemands. J’aperçus soudain dans le grabuge une série de chiffres tatouée sur l’avant-bras d’un homme. Je m’évertuai alors à essayer de voir les poignets de tout le monde. Mais tout était clair dans mon esprit : c’étaient de numéros de série leur permettant de nous identifier. J’étais pour ma part le premier, celui que l’on ne comptait pas : le numéro zéro. Je ressentis l’étrange besoin de me caresser l’avant-bras.
Je sentis alors une ombre s’étendre autour de moi, mon cœur se mit à battre plus que de raison. La masse obscure était bien plus lourde que les autres fois, je ne l’avais jamais ressentie aussi forte. Quelque chose de bien plus horrible que tout ce qui avait eu lieu jusqu’à présent allait avoir lieu, ou était en train de se passer… Pas ici, pas dans ce camion. C’était ailleurs, tout près.
Je tentai de voir entre les interstices formés par les planches, mais tout ce que je vis c’était le château qui rapetissait et sautait, disparaissant au gré des virages, jusqu’à ce que nous entrions en forêt. Aujourd’hui, je peux vous préciser qu’il s’agissait de la forêt de Rzuchow.
On s’immobilisa enfin et le moteur fut coupé.
J’entendis les respirations sifflantes de mes compagnons de voyage, je sentis leurs sueurs rances, je perçus la peur qui transpirait par tous les pores. Moi-même, je n’en menai pas large, la peur m’envahis et se mêla aux autres.
Je ne pense pas que j’avais peur de la mort, car cela faisait longtemps que je l’attendais, et je la connaissais déjà. En réalité, j’avais peur de ce qui allait nous arriver à nous tous, je pressentais que c’était bien pire que la mort.
Le verrou claqua brusquement et la porte s’ouvrit sur des soldats armés. J’eus la sensation du temps qui se suspendait l’espace d’un moment : les SS étaient là, en bas du camion, les mitraillettes prêtes à semer la mort, alors que nous retenions notre souffle et regardions les Allemands. Le bleu sombre de la nuit arrosa le camion et j’eus amplement de dévisager chacun des soldats et les alentours. Nous étions dans un camp situé en plein milieu de la forêt.
Puis le temps se libéra et les soldats nous aboyèrent dessus. Nous sautâmes de la remorque sans nous plaindre dans un étonnant manège qui faisait que l’on nous entravait sitôt que nos pieds touchaient le sol. Tout en suivant le mouvement, je vis que d’autres camions s’étaient arrêtés près du notre ; il en sortit d’autres convois de prisonniers.
On nous aligna et nous sépara en deux groupes. L’autre groupe fut équipé de haches et de scies, tandis que l’on distribua au mien pelles et pioches.
Nous fûmes armés. Sommairement, certes. Cependant, je me rappelle que cela ne m’empêcha pas d’avoir brièvement évalué nos chances. Bien évidemment, nous étions étroitement surveillés et entravés. J’estimais rapidement que nous n’avions aucune possibilité. Pour réussir, il aurait fallu agir de concert et par surprise. Je pense que d’autres firent le même calcul et en arrivèrent à la même conclusion… sauf un.
J’entendis d’abord un long cri. L’homme avait brandi la hache au-dessus de sa tête et se précipitait aussi vite que le lui permettaient ses chaînes vers nos ennemis communs. Cela ne dura qu’un instant, les idées germèrent dans nos têtes que peut-être nous avions une chance et qu’il fallait la saisir. Mais les détonations mirent fin à cet espoir, lorsque trois soldats pressèrent les détentes.
Le révolté s’effondra, sans un cri. Dans le groupe derrière lui, un autre homme s’écroula et une femme cria, tous deux touchés par des balles perdues. Un Allemand retourna l’homme à l’aide de sa botte et vérifia qu’il était bien mort. Deux autres tirèrent la femme par les cheveux, la jetèrent au sol et l’abattirent, sans autre forme de procès.
Cela devait être l’exemple dont on avait besoin. Après cette scène, plus personne n’eut envie de se révolter. Pour ma part en tous les cas, l’idée ne me traversa plus le cerveau. Je me rendis compte avec frayeur que je n’avais pas tellement envie que ça de mourir.
Une fois l’incident clos, les Allemands laissèrent les cadavres là où ils étaient et se concentrèrent à nouveau sur les groupes de prisonniers. Muni de ses outils, l’autre groupe partit en forêt tandis que les soldats nous guidèrent un peu plus loin dans le camp.
Là, nous commençâmes à creuser quatre trous d’environ trois mètres sur trois et d’un mètre cinquante de profondeur, laissant la terre en tas sur le côté. Après un moment, je vis l’autre groupe revenir. Les hommes étaient chargés de morceaux de bois qu’ils rassemblèrent en deux bûchers.
La tâche nous prit plusieurs heures. A la fin, je ne sentais plus mes muscles, mes jambes s’étaient dérobées sous mon poids à plusieurs reprises, des ampoules s’étaient formées dans mes mains et m’avaient fait lâcher la pelle.
Seulement, dès que moi ou l’un des autres prisonniers montrions la moindre faiblesse, les soldats réagissaient aussitôt à grands cris. Ensuite, ils nous attrapaient et nous battaient avant de nous remettre au travail.
Je vis un homme périr sous les coups. Il s’effondra en plein travail ; les soldats aboyèrent, mais rien n’y fit, l’homme resta inexorablement à genoux à terre, la pioche par terre. Alors, les soldats le saisirent, le sortirent de la fosse et le jetèrent au sol. Puis, tandis que nous le regardions tous avec horreur, ils se déchaînèrent sur lui, à coups de pieds.
Dans la fosse, un homme réagit contre l’intolérable spectacle, mais il reçut un coup de crosse de fusil dans la tempe et s’écroula.
Pendant ce temps, en haut, l’homme avait été battu à mort, les muscles déchirés, les os broyés. Cela avait duré quelques minutes. Les soldats décidèrent soudain qu’ils en avaient assez et l’un d’eux lui défonça le crâne à l’aide de son arme.
Le craquement fut horrible.
Après, les soldats se tournèrent vers nous et nous ordonnèrent de nous remettre au travail. Ce que nous fîmes, continuant de creuser ce que nous pensions être nos propres tombes sans rien dire.
Quand les fosses communes furent prêtes et les bûchers allumés, on nous rassembla et nous compta. Puis on nous sépara à nouveau en deux groupes. Et nous attendîmes en silence, debout dans le camp.
Puis, j’entendis un puissant moteur diesel au loin : les cahots métalliques et les efforts du moteur, les vitesses que l’on passait avec un long craquement. Les quatre camionnettes s’immobilisèrent ensuite devant nous. Les chauffeurs en descendirent, saluèrent et échangèrent quelques mots avec les SS. Je vis descendre un passager de l’une des camionnettes qui se dirigea vers le groupe de soldats. L’officier me regarda de son regard bleu acier, son éternel sourire planté sur ses lèvres.
Lui et un soldat s’approchèrent de moi, le second m’empoigna le bras et me jeta vers l’autre groupe de prisonniers.
« Je te laisse admirer toute l’organisation et la simplicité du programme d’euthanasie T4 », me glissa l’officier dans l’oreille.
Alors, sur un signe de sa tête, les soldats ouvrirent le compartiment d’une première camionnette et le premier groupe de prisonniers fut guidé là-bas. Ironiquement, la camionnette était chargée de vêtements.
La tâche du premier groupe, je le compris plus tard, fut de trier les vêtements et les objets de valeur. Ils jetèrent la première catégorie dans les bûchers et entassèrent la deuxième près des véhicules.
Lorsque l’on ouvrit les trois autres camionnettes, je compris avec horreur que les tombes n’étaient pas faites pour nous : il venait de nous arriver des dizaines de morts juifs. On les avait entassés nus et sans ménagement dans les compartiments. Certains tombèrent même à terre au moment de l’ouverture des portes.
Ce fut là-bas que l’on guida mon groupe : vers les véhicules. Là, on nous força à décharger les cadavres nus et à les jeter dans les fosses.
Le premier juif de la file prit avec hésitation le corps de la femme qui gisait à terre et le porta jusqu’à la fosse. Au moment où il passa devant moi, je vis les larmes rouler sur ses joues. Arrivant au bord de la première fosse, il lâcha la femme et s’en retourna.
Nous vidâmes ainsi les trois camionnettes, nous entraidant pour porter les corps à deux jusqu’aux tombes dans lesquelles nous les laissâmes tomber pour revenir prendre un nouveau corps.
Spécialement aménagés, les camions étaient parfaitement étanches. Il existait bien un système de ventilation, mais insuffisant pour évacuer l’odeur du diesel et de la mort. Le plancher était en bois, afin de faciliter le nettoyage, m’apprit plus tard l’officier.
Les corps violacés étaient couverts des griffures de ceux qui avaient voulu se débattre. Les yeux exorbités reflétaient toute l’horreur de l’être humain qui avait vu la mort arriver, et l’avait sentie s’insinuer en lui, l’horreur de celui qui savait parfaitement qu’il ne pouvait rien faire pour l’empêcher.
Personne ne parla. Les Allemands nous surveillaient, mon officier m’observait avec délectation. Lorsque les compartiments furent vides, ils nous firent jeter les corps des trois personnes qui avaient péri durant la phase des travaux.
Puis nous bouchâmes les trous et laissâmes les bûchers s’éteindre tout seul.
On me sépara des autres prisonniers et m’enferma dans une cellule. Jamais je ne revis aucun d’entre eux. Je pense qu’ils servirent de fossoyeurs à d’autres occasions puis qu’ils furent simplement exécutés et jetés dans les tombes qu’ils avaient creusées ou dans les bûchers qu’ils avaient préparés.
Au lendemain de ce jour, l’officier me rendit visite dans ma cellule. Il me fit le détail de la procédure d’extermination. A la faveur de la nuit, il me montra même les installations.
Dans la cours du château, il m’expliqua que les juifs – en insistant étrangement sur le mot juif – étaient séparés en groupes de cinquante, qu’ils se déshabillaient puis qu’ils étaient poussés dans les caves.
« On leur dit qu’ils vont être transférer, railla-t-il, mais qu’ils vont d’abord être désinfectés puis douchés. Ca, pour être désinfectés… »
Il me guida à travers les tunnels jusqu’à un grand hangar. Les véhicules étaient là, parfaitement alignés, ces camions de malheur qui dégageaient encore l’odeur de la mort. Il ouvrit une porte arrière m’invita à entrer dans l’un d’eux
« Voici les douches, tonna-t-il en levant les bras. C’est le monde, Hans. Oui, le monde que nous désinfectons ici. Notre œuvre est grande. »
Je tombai à genoux tandis qu’il me racontait comment ils entassaient les juifs dans chacune des trois camionnettes, comment ils les enfermaient une fois qu’ils ne pouvaient plus en mettre et comment ils démarraient les moteurs. Il me vanta le principe utilisé pour refouler les gaz d’échappement dans les compartiments étanches.
« Ils meurent en dix minutes », précisa-t-il avec fierté.
C’en fut trop pour moi. Je ne pus en supporter d’avantage et fis donc ce que je n’avais même plus osé penser depuis des années : de rage, je lui sautai dessus avec la ferme intention de l’étrangler. Il s’esquiva rapidement, mais ne réussit pas totalement à m’éviter : c’est bien peu, mais mon ongle arracha un morceau de peau le long de sa joue. Je tentai ensuite de revenir à l’assaut, mais reçus un coup de crosse sur la pommette et m’effondrai.
Je repris conscience dans ma cellule, la tête douloureuse et la pommette détruite. L’officier arriva quelque temps plus tard et me toisa d’un regard cruel. Une blessure lui barrait la joue gauche de haut en bas. J’éprouvai une certaine satisfaction. Il approcha de moi et, contre toute attente, sourit.
« Demain, Hans, tu seras transféré à Auschwitz. »
Puis il sortit.
Auschwitz
Le lendemain au soir, je fus effectivement transféré à Auschwitz. Le trajet fut moins long que mon premier transfert, mais nous prit tout de même plusieurs heures. On m’installa dans le compartiment arrière de la camionnette avec cinq soldats silencieux comme la mort et armés. L’officier nous accompagna cette fois et monta dans la cabine.
Nous arrivâmes avant le levé du soleil. Les nuages s’étaient installés pendant la nuit et promettaient une dure journée. Le gel nous piqua le visage quand nous sortîmes du véhicule. Cependant, je n’eus absolument pas le temps de m’attarder sur la nature, car l’on me saisit sitôt que je mis pied à terre et me jeta dans une obscure cellule située au sous-sol. Je m’allongeai et m’endormis dans un coin de la cellule à même le sol, comme j’en avais pris l’habitude au cours de ces longues années.
Mes muscles étaient engourdis par le froid et douloureux d’avoir trop creusé pendant mon séjour à Chelmno, aussi bref fut-il. Une boule continuait de gonfler dans ma gorge. Il s’agissait des angoisses et des peines de tous les morts que j’avais sortis des camions Renault puis enterrés ou jetés au feu. Il s’agissait de la peur et du malheur de tout le peuple juif ainsi que des familles de gitans qui avaient, elles aussi, été brûlées ou enfouies dans la terre et la boue.
Ma pommette était tuméfiée et extrêmement douloureuse. Je n’osais pas la toucher, mais je savais qu’elle était fortement enflée, car elle obstruait une partie de l’œil.
La mort baignait ces lieux de la même façon qu’elle était omniprésente dans le camp de Chelmno.
Malgré tout, je m’endormis. Mes souvenirs affluèrent et je vis des milliers de visages tourner devant moi comme dans un étrange kaléidoscope. La plupart de ces visages étaient enflés et pâles. Leurs veines bleues et gonflées étaient largement visibles sous leur peau. Leurs yeux étaient vides, inexpressifs. Ces hommes et ces femmes étaient morts asphyxiés et je les avais enterrés ou brûlés. Il y avait aussi ces autres visages qui ne m’étaient absolument pas familiers, mais qui avaient cette même absence d’expression dans le regard.
Aucun d’eux, toutefois, ne semblait me voir, comme si je n’existais pas. Et j’entendais leurs murmures, leurs chuchotis. Et tout cela montait comme une terrible rumeur. C’étaient leurs pensées et leurs peines. Ils ne comprenaient pas ce qu’il leur arrivait. Ils ne semblaient pas comprendre qu’ils étaient morts. Ils erraient dans mon esprit et dans mes rêves tels des âmes perdues.
Je me réveillai en sueur, le cerveau encore embrouillé. Je crus entendre encore la rumeur, mais elle avait bel et bien disparu lorsque le rêve s’était éteint. Je ne sus jamais s’il faisait jour ou nuit à ce moment là. Je ne sus jamais non plus combien de temps j’attendis la suite ainsi : des minutes, des heures, peut-être plus… En tous les cas, je me rendormis pas.
Ma pommette avait encore enflé fermant à moitié l’oeil, et la douleur me faisait tourner la tête.
Et enfin, on vint me chercher. Encadré par deux hommes, l’officier nota que j’observais la vilaine blessure que je lui avais infligée sur la joue et jugea certainement que ma punition en retour n’avait pas été à la hauteur du dommage et de l’humiliation subis.
« J’ai encore de grands desseins pour toi », dit-il avec son horrible sourire.
Il tâta sa plaie et passa la langue sur ses lèvres. Il fit ensuite signe à ses hommes qui m’agrippèrent chacun par un bras et me levèrent de force.
Ils me poussèrent à travers des couloirs jusqu’à l’extérieur. Il faisait nuit. Les nuages plafonnaient le ciel et on sentait qu’un orage allait éclater et qu’il serait particulièrement violent.
On s’arrêta devant un épais bâtiment en béton fermé par une porte blindée. Une lucarne ronde placée à hauteur d’yeux montrait un intérieur morbide, une salle vide et grise. Un écriteau blanc annonçait en rouge et en allemand : « Danger de mort ! »
L’un des soldats manipula le système et ouvrit la porte épaisse d’une dizaine de centimètres. On pénétra à l’intérieur et je fus choqué d’y trouver des pommes de douche.
La mort planait ici, des milliers d’âmes l’avait trouvée en ces lieux. J’étais même persuadé que n’importe qui pouvait la sentir tellement sa présence était forte.
C’était à n’en pas douter un lieu de mort et l’on y avait ironiquement installé des douches ! Voilà jusqu’où pouvait aller l’horreur dont ces hommes étaient capables.
« Ici, on ne procède pas de la même façon qu’à Chelmno, me lança l’officier. L’épuration suit une autre voie. Tu vois ces douches ? »
Sa voix résonnait dans la salle et prenait une ampleur plus terrifiante que de coutume.
« Je pense que tu te doutes déjà qu’il n’en sort pas de l’eau. C’est ici que tout se passe, dit-il en se dirigeant vers le mur du fond. Regarde en haut. Tu vois ces regards ? C’est par ici que nous jetons les cristaux. Ils sont enfermés dans un bocal en verre parfaitement étanche. Lorsque le bocal atterrit, le verre éclate et les cristaux réagissent au contact de l’air, se transforment en gaz et se répandent. »
Il se tourna vers moi et me fixa de son regard sadique. N’omettant aucun détail, il expliqua exactement comment cela se déroulait.
« Ceux qui se trouvent à côté meurent presque instantanément. Les autres meurent en un quart d’heure… maximum. Le Zyclon-B est avant tout un insecticide. On l’utilise pour éliminer la vermine. »
Le sous-entendu me donna froid dans le dos. Alors que je le connaissais depuis bien longtemps maintenant, je m’étonnai encore de l’absence totale d’humanité chez cet homme. Comment cela était-il possible ?
On me fit alors sortir de la « salle de douche » et nous nous dirigeâmes vers une autre de ces chambres à gaz.
« Nous avons modifié celle-ci spécialement pour toi », s’enorguilla-t-il.
Je ne compris de quoi il retournait que lorsque nous arrivâmes devant la porte blindée : sur le côté, un levier avait été installé à hauteur d’homme.
« En abaissant ce levier, Hans, tu auras la possibilité de participer activement à la purification. »
Son sourire ne fut pas des plus encourageant. Je me doutai qu’il n’y avait pas que ça, qu’ils avaient une idée derrière la tête pour m’obliger à baisser ce levier.
Dans un élan de monstruosité, il regarda par la petite lucarne de la porte et fit un signe de la main.
« J’observe ceux à qui tu donneras la mort, dit-il sans même se retourner. Viens, je t’en prie. Regarde toi aussi. »
Je ne pus refuser cette offre, car dès qu’il s’écarta les deux soldats me collèrent le nez sur la vitre.
Ils étaient une quarantaine : des hommes et des femmes entièrement nus, des enfants aussi. Des juifs, tous autant qu’ils étaient. Et cela faisait longtemps, apparemment, qu’ils n’attendaient plus que l’eau coule. Ils avaient bien compris que quelque chose ne tournait pas rond.
Dieu seul savait depuis combien de temps ils se trouvaient dans ces murs. Depuis assez longtemps, en tous les cas, pour comprendre qu’ils allaient mourir ici.
Certains tambourinaient contre la porte ou contre les murs. Ils me regardaient avec des yeux implorants, mais j’étais impuissant. Ils criaient, mais les sons ne traversaient pas les épaisseurs de murs. Les autres semblaient s’être tout à fait résignés. Assis par terre, ils attendaient la fin. Quant à leurs yeux, ils sentaient la mort, mais ne comprenaient pas les raisons qui les avaient menées là. La mort, elle, était bel et bien présente. Je la sentais. Elle était prête à frapper et cela paraissait inévitable.
Les Allemands me saisirent les poignets et me les lièrent solidement au levier.
« Si tu abaissais le levier tout de suite, ça t’éviterait bien des souffrances inutiles, me dit l’officier sur un ton confidentiel. Et puis je te rappelle que cette vermine-là ne mérite pas de vivre. Tu le sais bien. »
Il sourit, montrant des dents parfaitement blanches. Puis il fit quelque chose que je ne l’avais encore jamais vu faire : il plongea la main dans sa poche de chemise et en sortit un paquet de cigarettes, en tira une, tapa le filtre contre l’ongle de son pouce pour tasser le tabac et l’alluma à l’aide d’un briquet doré. Puis il aspira la première bouffée avec plaisir et fit un signe de tête à ses hommes.
L’un d’eux me donna un coup de poing dans le dos. Je me retrouvai plaqué au mur, les jambes soudain flageolantes. Je faillis m’accroupir, mais me ressaisis aussitôt, pensant à ces hommes et femmes qui se trouvaient à l’intérieur de la salle.
Les Allemands avaient bien fait les choses : de l’endroit où j’étais, je pouvais voir les juifs à travers la lucarne. Je voyais les visages des plus proches, ils ne me lâchaient plus des yeux. Je sentis en eux un mélange de pitié et colère. Ils avaient pitié pour moi.
Je devais tenir pour eux. Je n’avais pas le droit de fléchir. Je devais changer le cours des choses et faire un pied de nez à la fatalité, à la mort elle-même.
On m’asséna un nouveau coup dans les jambes, mais je tins bon malgré la douleur. Je serrai les dents et sentis ma pommette qui s’enflammait.
« Je sais que tu es très résistant. Mais on va bien voir combien de temps tu es capable de tenir maintenant. »
Ils me battirent ainsi jusqu’à ce que la pluie commençât à tomber. Alors, ils rentrèrent et l’orage s’abattit sur moi.
« Ce que je regrette, lâcha l’officier avant de rentrer, c’est que je ne pourrai peut-être pas te voir exterminer cette vermine. »
La douleur enflammait le moindre de mes muscles. J’avais froid. Ma pommette gonflait encore et me brûlait la joue et l’œil. J’avais certainement de la fièvre. De la boue dégoulinait le long du mur et de la porte. Elle couvrait mon visage et pénétrait la plaie ouverte.
La fatigue et la douleur me donnèrent des hallucinations : des hommes vêtus de blouses blanches, des lumières clignotantes, des moniteurs sur lesquels défilent des lignes et des lignes de textes, d’autres sur lesquels s’affichent des graphiques et des schémas…
Le monde des hallucinations se superposa au monde réel et je n’arrivai plus à distinguer l’un de l’autre.
Tantôt, je voyais les juifs dans le bâtiment ; tantôt, je revenais près des hommes et de tout ce matériel électronique.
Tantôt, il me semblait voir la mort en personne qui se tenait debout dans la salle tellement sa présence était forte ; tantôt, je sentais une aiguille qui s’enfonçait dans mon bras.
Mes pensées se perdirent, errèrent entre réalité et chimère, entre plénitude et douleur, entre bonheur et tristesse.
Je tentai de me fixer sur mon devoir envers ceux qui se trouvaient de l’autre côté de la porte. Parfois, je me redressai à temps, au moment où je me sentai sombrer dans le sommeil. Mes yeux se fermaient tout seul et mes jambes flageolaient…
Puis je fus violemment secoué, on me décocha même un coup de pied dans les côtes. J’entendis un rire démoniaque, un rire sans joie. La pluie s’était arrêtée, le jour commençait à pointer. Il me fallut quelques instants pour reprendre mes esprits et me relever.
Tout à coup, ça me revint. Je regardai par la lucarne. Ils étaient tous allongés, inertes, morts. J’avais perdu connaissance, mais je ne me rappelais plus à quel moment ni comment,. Je m’étais endormi et je les avais tous tués.
Je ne sais toujours pas ce qui est arrivé ce jour-là, il y a un grand vide en moi. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai pas été à la hauteur de ma mission. Je n’ai pas pu défier la mort et sauver tous ces malheureux.
Les Allemands me relevèrent donc, me détachèrent et me raccompagnèrent dans ma cellule. Là, je ne réussis à trouver un sommeil que tourmenté. De plus, ma pommette me brûlait tout le visage.
Ce jour-là, je perdis la vue de l’œil droit : la pommette s’était infectée avec l’eau boueuse de la pluie et la gangrène s’était installée me privant de cet œil.
Les travaux auxquels l’on m’assigna par la suite ne furent pas non plus agréables. Souvent, j’étais sur le chemin des juifs qui se dirigeaient vers la mort. Je savais très bien ce qu’il en était réellement, mais je les trahissais à chacune de mes paroles, disant dans leur propre langue que tout allait bien se passer, qu’ils allaient d’abord se déshabiller puis prendre leur douche et que tout irait pour le mieux. Je me dégoûtais à m’entendre mentir ainsi. D’autres fois, je les dépouillais de tous leurs biens dans la salle de déshabillage. J’allais jusqu’à arracher les dents en or des cadavres juifs. Puis je jetais ces derniers au feu.
Une chose qui m’avait toujours frappé : tout se passait toujours dans le plus grand calme. Les juifs se dirigeaient vers la mort sans broncher, sans savoir. Comment ai-je pu être complice de cette chose-là ?
Et tout cela continua pendant des mois, pendant des années, jusqu’à la fin de la guerre, jusqu’à notre libération.
L'après guerre
Cela arriva pendant la nuit. Il y eut de nombreuses explosions sourdes. Le sol gronda à plusieurs reprises.
Là où j’étais, je ne comprenais pas ce qu’était cette fureur qui faisait rage en surface. J’étais donc effrayé par tout cela : je ne savais pas ce qui se passait et personne ne pouvait me renseigner.
La pièce trembla, des morceaux de murs et de plafonds s’écroulèrent sans jamais toutefois me libérer un passage, la poussière envahit l’espace, m’empêchant de respirer correctement.
Et tout redevint brusquement calme. Après, ce fut comme s’il ne s’était rien passé.
Que s’était-il passé d’ailleurs ? Un tremblement de terre ? Une attaque ?
Etais-je le seul survivant ?
On ne m’apporta plus mes repas, je n’eus plus d’eau et je m’affaiblis encore. Seul dans ma cellule, isolé et ignorant des faits exacts de la surface. J’eus beau hurler et taper contre les murs, personne n’entendit, le camp semblait désert.
Dans le silence opressant, il semblait que seule la Mort, cette bonne vieille alliée, ne m’avait pas abandonné. Je la sentais errer autour de moi et sourire.
Je la sentis même m’envahir. Et je la laissai faire, j’allai enfin pouvoir goûter au repos. Mon seul regret aurait été de ne savoir qui j’étais réellement.
Je sentis la vie déserter mon corps. Le monde s’effaça lentement et mes pensées tournèrent en rond. En quelques jours, mes muscles ne me permirent même plus de me tenir debout. Je restai cloîtré au fond de la cellule, couché, ne bougeant même plus, ouvrant simplement les yeux de temps en temps pour finalement me rendre compte que j’étais toujours vivant. A moins que ce ne fut la mort.
Je sombrai régulièrement dans l’inconscience, étonné de constater que j’étais vivant quand je reprenais connaissance. Cependant, rares furent mes moments de lucidité.
Et puis un jour, il y eut des bruits qui se rapprochèrent. Tout se passa comme dans rêve : je n’eus pas l’impression que tout cela était réel. J’entendis des voix, il me sembla voir une lumière qui perçait à travers mes paupières, je sentis des mains passer sous mon corps. Je me sentis lentement arracher du sol.
Les voix étaient douces et les mots semblaient être roulés et non pas martelés. On me fit ouvrir la bouche pour y verser un liquide frais au goût métallique. Il glissa lentement le long de ma gorge tout en la réhydratant, enlevant la couche de poussière sur ma langue.
Je devais me résoudre : j’étais vivant !
Finalement, elle n’était pas venue me prendre comme je l’avais pensé. Ma vieille compagne était venue pour les autres. Pour tous ces juifs qui erraient autour de moi tels de véritables morts-vivants. Beaucoup étaient nus, les autres étaient vêtus de guenilles. Ils n’avaient que la peau sur les os, les enfants avaient le ventre gonflé par la faim. On sentait bien que la plupart d’entre eux mourraient, qu’il n’en survivrait pas plus du dixième.
Et parmi les juifs, il y avait des soldats. Pas des Allemands, ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Ils venaient parfois vers moi et discutaient entre eux. Ils me donnèrent à manger des pommes de terre. Puis ils amenèrent un prisonnier.
« Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il en Allemand.
– Hans.
– Hans comment ?
– Je… je ne sais pas. Hans, tout simplement.
– Depuis combien de temps es-tu ici ? Depuis combien de temps es-tu prisonnier ?
– Je ne sais pas. »
Nous restâmes un instant ainsi à discuter. Il me raconta qu’une semaine auparavant, les Allemands avaient rassemblé tous les prisonniers et les avaient triés pendant la matinée. Le soir même, ils avaient amené tous les bien portant. Pendant la nuit, le camp avait été bombardé par les armées Russes. Pendant une semaine, les malades avaient dû survivre en mangeant la nourriture qu’ils avaient pu trouver, principalement des pommes de terre, souvent pourries. Ils faisaient fondre de la neige dans des récipients. Beaucoup d’entre eux étaient morts et ils étaient encore des milliers ici. Puis les Russes avaient découvert le camp.
« Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? » me demanda-t-il avec une étrange compassion.
Il remonta la manche et me montra son avant-bras. On lui avait tatoué un numéro : 136784.
« Et je suis l’un des plus anciens ici. Ca fait plus d’un an que je suis là. Et toi… Le numéro 0. Depuis quand es-tu enfermé ?
– Je… me souviens d’une autre guerre. Il y a longtemps. »
L’homme parut avoir du mal à tenir sur ses jambes. Et pour cause, cela faisait tout de même près de trente ans que j’étais enfermé. Trente années pendant lesquelles on m’avait infligé les pires souffrances. Trente années pendant lesquelles on avait fait des expérimentations sur moi. J’étais même revenu d’entre les morts à plusieurs reprises, emmenant avec moi quelque chose de ce royaume.
« Tu sais, me dit-il, les Russes ont découvert quelque chose dans les caves. Il y avait des jumeaux, de jeunes enfants, des bébés même, ils faisaient des expérimentations dessus. Tu te rends compte de ce que faisaient ces pourritures ? »
Il prit un instant de pause et continua : « Mais on dit qu’ils y ont découvert autre chose aussi. Personne ne sais de quoi il s’agissait. Personne ne le saura jamais. Il s’agissait d’expériences. Et d’après ce que j’ai entendu dire, c’était un véritable musée des horreurs. Ils ont tout fait péter. »
Puis les officiers Russes arrivèrent et nous sortirent du camp.
Durant les années qui suivirent, je vécus quelque temps en Russie, où les docteurs étudièrent mon cas. Je fus ensuite envoyé en France, car ils établirent que j’étais né là-bas.
Les psychologues m’interrogèrent, certains allèrent même jusqu’à l’hypnose thérapeutique. Malheureusement, il ne ressortit jamais rien de toutes ces séances.
Un journaliste et un détective s’emparèrent un jour de l’affaire avec peut-être dans l’idée d’écrire un livre. Je leur racontai donc tout ce que je savais de moi. Ils cherchèrent longtemps les réponses qui me manquaient, mais n’arrivèrent à aucun résultat.
Les docteurs me firent passer une multitude d’examens, mais aucun ne fut réellement révélateur. On testa même de nouveaux types de traitements.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas qui je suis. Je me sens de plus en plus faible, je vais peut-être mourir demain. Ma seule crainte est de ne jamais savoir qui je suis réellement.
Après l'histoire
Il ne savait pas réellement depuis combien de temps il était là, assis à regarder droit devant lui, au-delà des volets de la cuisine. Son dos le faisait souffrir depuis un bon moment déjà, mais il n'avait pas bougé, il était resté assis sur cette chaise à réfléchir, à essayer de comprendre pourquoi et comment, à essayer de choisir entre réalité et mensonge.
Tout cela n'était pas possible.
Dehors, l'orage s'en était allé loin et le jour commençait à poindre, filtrant à travers les bois. Quelle heure était-il ? Il ne savait pas, il s'en fichait. Il avait achevé sa lecture il y a quelques heures de cela, mais il était resté assis après, ne sentant plus l'effet du temps, fumant inconsciemment cigarette sur cigarette.
Tout cela n'était pas possible. Ca ne pouvait pas.
Et pourtant...
Non. Il se refusait à y croire. Il ne pouvait l'accepter. Le monde ne pouvait tourner comme ça.
Mais si tout cela était vrai...
La seule larme qu'il n'aie jamais fait couler depuis sa plus tendre enfance était en train de sécher sur sa joue. Ses yeux étaient humides.
Une voiture passa en trombe dans la rue, soulevant des gerbes d'eau qui vinrent arroser jusque ses volets. L’horloge continuait à compter le temps en dépit de tout. Lui était fatigué.
Certains faits étaient là, et cela ne pouvait pas être que des coïncidences, même le jour de sa mort. Cela pouvait-il être vrai?
Dans ses tous derniers instants, celui qu'il avait lui-même nommé Hans s'était souvenu de qui il était réellement et il avait couché tout cela par écrit d'une main maladroite. On sentait dans cette écriture précipitée que la mort était très proche.
Il disait s’appeler Cladvieg Laispil.
Rien que le nom faisait frémir le vieil homme, il ne voulait pas y croire. Il se disait que Hans, son cher Hans, au