Premier épisode de la série Les Dossiers du Ministère, un monde sordide ou règne la terreur d'un gouvernement qui ne laisse aucun droit à l'erreur.
Samuel Devereaux, bibliothécaire du Consortium des Chemins de Fer, tente de s'extraire à la loi martiale après épuisement des points citoyens présents sur sa carte.Pourchassé, il s'enfuit et se cache dans des coins abandonnés et insoupçonnés.
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Chapitre 1
Une ombre se faufila entre les voitures endormies. La pluie torrentielle de la nuit couvrait le bruit de ses pas.
– Monsieur Karniak ! tonna une voix horriblement calme quelque part au milieu du parking mal éclairé.
Le fuyard se ramassa un peu plus sur lui-même et remonta le col de sa veste jusque sous son nez dans le vain espoir de se rendre invisible.
La peur au ventre, tapi derrière une voiture, il ne s’aventura pas à regarder dans la direction de l’appel.
Pour y voir quoi, après tout ? Il savait exactement ce qu’il y avait là-bas.
– Rendez-vous, Monsieur Karniak !
Transi de froid et trempé jusqu’aux os, l’homme qui tentait de se soustraire à la justice leva des yeux implorants vers le ciel, laissant le déluge s’abattre librement sur son visage fatigué et se mêler aux larmes. Il faisait de considérables efforts pour ne pas se lever et clamer son innocence à la face de l’homme du Ministère.
A quoi bon ? Cela ne lui aurait servi qu’à se faire repérer. Son innocence n’était plus qu’une belle histoire dont lui-même doutait parfois. Au lieu de cela, il resta donc parfaitement immobile.
– Il est inutile de fuir. Je vous trouverai, vous savez, tôt ou tard. Votre course, Monsieur Karniak, se termine cette nuit.
Il le savait déjà : cela faisait trop longtemps qu’il parvenait à échapper au Ministère. Il avait eu une chance insolente jusque-là, et il semblait qu’elle ne demandait qu’à faire volte-face.
Homme intègre et bon père de famille, Sid Karniak – était-ce son véritable nom ? – avait perdu jusqu’à son identité dans cette histoire. Une vie entière passée dans une bibliothèque à classer des dossiers de plaintes pour le Consortium des Chemins de Fer, et voilà jusqu’où cela l’avait mené : il n’était plus rien. Il avait perdu sa citoyenneté et son droit de prétendre à la vie le jour où il était devenu criminel aux yeux de l’humanité, sans jugement ni procès, pour des actes qu’il ne se rappelait pas avoir commis.
Mais le système était infaillible, il ne se trompait jamais, c’était ce que l’on disait toujours. Après ces quelques mois passés en marge de la société et de la justice, l’ancien bibliothécaire en venait à soupçonner sa propre mémoire des faits.
D’aussi loin qu’il se souvienne, tout avait commencé ce soir d’été où il rentrait du travail…
Chapitre 2
On ne se rendait pas compte, tant que l’on n’y était pas confronté soi-même, du nombre de plaintes qui pouvaient circuler en une journée. La profession de Samuel Devereaux lui permettait de ne plus s’en étonner : il était bibliothécaire au Consortium des Chemins de Fer ; et tout le monde empruntait le réseau.
Chaque jour, donc, voyait passer son lot de plaintes : bagarres, insultes, cigarettes… En près de vingt ans de bons et loyaux services, Sam avait classé des milliers de dossiers dans les longs rayonnages de son petit monde. Il pouvait paraître étonnant que le Consortium conservât encore les versions papier en plus des dossiers informatiques, mais Sam n’entrait pas dans ce genre de considérations : c’était son travail, une place difficile à obtenir, et il ne se posait pas de questions. Si le Consortium faisait cela, après tout, il devait bien y avoir une bonne raison.
Parfois, avec un sourire bizarre, il se souvenait qu’entre ses mains coulait la vie de nombreux êtres humains. Ils y perdaient des points, mais aussi leur citoyenneté ; avec pour conséquence non négligeable le fait de ne plus avoir le droit de prétendre à la vie. L’unique employé de la bibliothèque se sentait une sorte d’être divin en regard de cette situation particulière.
Tandis que la nuit prenait déjà empire sur la ville, des milliers de Parisiens sortaient des bureaux et se croisaient dans les rues soudain bondées, toujours par les mêmes individus.
Dans toutes les vitrines qui bordaient les trottoirs, les écrans du Ministère de la justice soumettaient aux citoyens leurs incessantes images. Comme tous les autres jours, ces moniteurs identiques, que chaque commerçant avait l’obligation d’exposer à la vue de tous, rendaient public les photos des criminels.
« Citoyens, appelaient-ils en caractères gras. Faites votre devoir. Reconnaissez-vous ces criminels ? »
S’ensuivait l’éternel défilé des visages, descriptions et listes de délits.
Comme chaque soir, Sam ralentit le pas pour s’informer sur les criminels du moment. S’il avait la chance de pouvoir aider la justice, une récompense lui serait accordée : sa carte de citoyen se verrait gratifiée de cinq points. Ce qui était toujours bon à prendre.
Les rues de la ville étaient pleines d’hommes en passe de perdre leurs privilèges ; avec beaucoup d’espoir, ils s’agglutinaient donc devant ces diffusions dès que possible. De leur vie, ils avaient commis un certain nombre de délits pas forcément graves ; cependant, cumulés, ces écarts de conduite avaient fait inexorablement disparaître la quasi-totalité des points de leur carte. Pour cette raison, ils cherchaient inlassablement l’occasion de donner des informations ou de dénoncer un citoyen à la justice. Tout ça pour ces cinq malheureux points – à peine le droit de consommer du tabac dans un lieu public.
En revanche, induire le Ministère en erreur coûtait dix points ! Autant dire que les citoyens étaient très attentifs quant aux informations qu’ils fournissaient.
Ce soir là aurait pu être n’importe quel autre soir pour Samuel Devereaux, mais ce n’était pas le cas.
Les écrans diffusèrent soudain la photo du bibliothécaire. Y figuraient aussi son nom, ses adresses personnelle et professionnelle, une courte description et la liste de ses méfaits. Cela allait de la simple consommation de tabac dans un lieu public à l’incitation à la rébellion, en passant par le non respect des passages cloutés.
Sam n’en croyait pas ses yeux.
Il n’avait jamais fumé de sa vie, se dit-il bêtement n’en étant tout à coup plus aussi certain.
Il ne comprenait pas vraiment ce qui venait de se passer. Il ne parvenait pas à se mettre en tête qu’il était désormais un criminel.
Alors que son univers s’effondrait et que ses yeux ronds restaient béatement rivés sur son propre reflet dans la vitre, un marginal entama la conversation, sans même le regarder.
– Vous savez, ça fait longtemps que je tente ma chance.
Sam lui jeta un œil surpris et s’avisa soudain qu’il ne lui était pas vivement recommandé de montrer son visage, du moins pour l’instant. Heureusement pour lui, l’homme ne daigna pas détourner son regard de l’écran.
– Je n’ai jamais pu fournir des informations à la justice, expliqua-t-il. Jamais eu l’occasion. Pfff ! Avec tous les criminels qui traînent.
C’était un vieil homme qui avait certainement peu d’activité durant ses journées. Néanmoins, proprement rasé et coiffé, engoncé dans une tenue sur laquelle il n’y avait rien à redire, il demeurait dans le cadre de la loi sur la bienséance.
– Je les connais par cœur, reprit-il alors qu’un certain Jean Dagen prenait la relève sur les écrans. Tenez, ce Samuel Devereaux, c’est tout nouveau. C’est la première fois qu’on le diffuse.
L’ancien bibliothécaire croisa soudain le regard morne d’une caméra dissimulée dans la vitrine et s’en détourna brusquement. La plupart des systèmes de surveillance, il le savait, étaient capable de reconnaître la physionomie des individus. Et dans les circonstances actuelles, Sam n’y tenait pas.
– Et il habite dans le coin, ajouta le vieil inconnu. C’est peut-être ma chance, qui sait ?
Il y eut un long silence.
– Faudra soigner ça, mon vieux, conlut-il en regardant pour la première fois dans sa direction.
Heureusement, ce ne fut que sur son avant-bras que se posèrent ses yeux. A ce moment-là uniquement, Sam remarqua qu’il se grattait furieusement, sans savoir pourquoi.
Soudain prompt à la paranoïa, il disposa du marginal sans rien et reprit son chemin en s’efforçant d’éviter le regard des autres, ce qui n’était pas de tout repos à cette heure de pointe. Certainement filmé dans sa panique par les caméras, il bouscula plusieurs passants et manqua de traverser la route au feu rouge.
Il se sentait soudain pointé par des milliers de doigts, tous les yeux du monde étaient tournés vers lui. Il était le centre de tout et s’en serait bien passé.
Son étrange comportement n’échappa malheureusement pas à l’œil vigilent de certains.
Ce furent, en réalité, surtout les marginaux qui le remarquèrent, le dévisagèrent… puis se précipitèrent au poste de police le plus proche.
Et ce bras qui le démangeait sans raison !
De retour chez lui, il pourrait enfin soigner ça et tout arranger.
Cela ne faisait qu’un quart d’heure qu’il avait appris la terrible nouvelle et son avant-bras était déjà presque à vif. Il n’était qu’à quelques pas de sa rue lorsqu’il se trouva face à une situation qu’il n’avait absolument pas prévue : deux policiers étaient en faction devant son immeuble, quelques mètres plus loin était garée une voiture du Ministère.
Les impitoyables agents du Ministère étaient là pour lui, ça ne faisait aucun doute Ils n’avaient pas perdu de temps.
Il demeura pétrifié un long moment, mais ce tour des événements était peut-être une aubaine pour lui. Peut-être pourrait-il leur expliquer qu’il y avait erreur. Peut-être pourrait-il leur expliquer qu’il était innocent.
Un doute effroyable le saisit alors et l’empêcha de se jeter dans leurs bras : était-il vraiment innocent ?
Il ne savait plus où il en était ni ce qu’il devait penser de lui-même. Le Ministère ne pouvait tout de même pas s’être trompé, cela faisait partie des impossibilités. Le Ministère ne commettait jamais d’erreur, tout le monde savait ça.
Une lumière rouge l’arrosa soudain, l’extirpant de ses réflexions dans un sursaut, et une voix métallique grinça : « Ce lieu est décrété non public pendant une heure. »
Détaché du monde, Sam se perdit un moment dans la contemplation de cette ridicule tache rouge. Ces lanternes représentaient les seuls endroits où les fumeurs pouvaient assouvir leur besoin. Avec la flambée des prix de l’immobilier, en effet, très peu de personnes avaient encore la possibilité d’acheter et la plupart des appartements étaient mis en location par des sociétés diverses. Les différentes manipulations de la loi plaçaient les logements dans le domaine du public.
Les fumeurs étaient donc obligés de sortir de chez eux pour se mettre en quête d’un lieu non public symbolisé par ces flaques pourpres. Et vite, car ils n’y avaient droit que pendant une heure ; de plus, personne ne savait quand un lieu sortirait du domaine public.
– Ah ! Ca faisait longtemps que cette lumière ne s’était pas allumée, remarqua un homme que Sam n’avait pas entendu venir. (Son visage baignait déjà dans la lumière artificielle.) Faut en profiter.
Puis l’homme alluma une cigarette et s’enivra de la première bouffée. Très certainement, il resterait ici autant que possible. Il y viderait même son paquet s’il en avait le temps.
– Vous ne fumez pas ? demanda-t-il avec un regard soupçonneux.
Il se figea soudain et ses yeux s’arrondirent alors qu’il semblait se souvenir d’un élément important. Il regarda autour de lui, affolé, et courut en direction des policiers. Pendant que Sam restait bêtement là, tout en continuant à se gratter l’avant-bras.
– Hey ! cria l’homme en faisant de grands signes. C’est lui ! C’est le criminel ! Sam… Samuel… Le criminel !
Le bibliothécaire revint sur sa première position : il allait leur expliquer, tout cela n’était qu’un énorme malentendu.
Cependant, l’un des policiers bredouilla quelque chose dans sa radio et se précipita vers un Sam qui n’était brusquement plus aussi décidé à en découdre avec le problème.
Pendant ce temps, le deuxième agent était en grande discussion avec le fumeur, le gratifiant de cinq points pour avoir aider la justice et le pénalisant d’autant de points pour avoir traîné sa cigarette hors de la zone autorisée. Il aurait dû l’éteindre avant d’accomplir son devoir de citoyen.
La confiance de Devereaux s’évanouissait à la vitesse où le policier se rapprochait de lui, arme au poing. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’il n’aurait jamais le temps de s’expliquer.
A cet instant, Samuel Devereaux devint un criminel en fuite.
Chapitre 3
Un éclair déchira le ciel et disparut derrière les immeubles. La déflagration ne tarda pas à se faire entendre et le sol à trembler ; la lumière bleue affubla le chasseur d’une allure plus sinistre encore. Son ombre élancée donna l’impression de trépigner dans les volutes.
– Finalement, reprit ce dernier une fois le grondement passé, à quoi cela vous a-t-il servi ?
Sid se posait la question lui aussi. En fin de compte, il était comme tout le monde : il avait peur de la mort. Sa fuite en avant n’avait fait que repousser l’échéance, certes, mais qui ne se battrait pas avec énergie, même avec le maigre espoir d’échapper à la mort ?
Une bourrasque de vent lui fit soudain perdre l’équilibre tandis qu’un autre éclair illuminait les cieux. Une douleur fulgura le long de son bras jusqu’à sa nuque, tandis qu’il se stabilisait en posant la main dans une flaque. Heureusement pour lui, l’agent du Ministère ne sembla pas l’avoir remarqué et continua à avancer aussi lentement que possible dans le parking, comme si rien ne le pressait ou qu’il souhaitait augmenter la pression.
– C’était idiot de faire ça, fit-il remarquer. S’automutiler. Il fallait oser, c’est sûr. Mais c’était idiot.
Complètement idiot en effet, avoua Sid en son for intérieur. Et douloureux avec ça. Sur le coup bien sûr, il avait pensé que c’était une bonne idée, mais maintenant qu’il avait vécu tout ça, il doutait réellement de l’utilité de son acte.
Chapitre 4
Samuel Devereaux ne comprit pas exactement les raisons qui poussèrent l’agent du Ministère à arrêter ses recherches avant de le débusquer. Il se dit toutefois qu’il devait énormément à la chance.
– On le retrouvera.
L’homme du gouvernement ne se donna même pas la peine de chercher.
Et ils abandonnèrent leur proie là, cachée entre les poubelles, le cœur battant à tout rompre. Sam y demeura longtemps, tentant de reprendre ses esprits et de réfléchir à sa situation.
Au supplice, il comprenait parfaitement que dans les circonstances actuelles, il ne pouvait pas espérer rendre visite à sa femme et son fils. Qu’allait-il faire ? Comment allait-il survivre maintenant qu’il était qualifié de criminel ?
Un non citoyen, il le savait, ne pouvait vivre.
La fatigue l’emporta alors, sans qu’il la sentît venir.
Ce furent les cris des éboueurs qui le tirèrent de son sommeil au petit matin. La nuque raide, le dos meurtri, il se défila vivement avant qu’on eût le temps de l’apercevoir. Ensuite de quoi, il erra sans but dans la ville endormie, se grattant encore l’avant-bras jusqu’au sang.
Affamé, il échoua finalement dans un petit bois. Abandonné depuis que le Consortium avait décidé de ne plus l’exploiter, la voie qui le traversait y rouillait irrémédiablement.
Sam observa avec étonnement ce petit coin où la nature avait repris ses aises : il n’avait jamais imaginé qu’il existait de tels endroits en plein cœur de la cité Parisienne. Son parcours s’était toujours borné à relier directement l’immense bibliothèque à son domicile sans s’éloigner des rues habituelles, bordées de vitrines commerciales. Ici, le lierre s’était emparé des rails et les puissants arbres avaient déjà fait céder les câbles électriques, tranchant littéralement avec l’éternel béton de la ville. Les mauvaises herbes qui poussaient au milieu des graviers étaient aussi hautes que lui, les ronces arrachaient systématiquement des lambeaux de vêtements et les orties s’acharnaient sur ses mains.
Epuisé, le fuyard se laissa donc tomber contre un arbre. Il n’avait même plus la force de récapituler les événements qui l’avaient conduit jusqu’ici.
Se reposer était désormais son seul et unique souhait. Pour cela, il fallait que sa démangeaison s’arrêtât enfin.
Il ne supportait plus de se gratter ainsi. Le désagréable fourmillement du début avait pris des proportions invraisemblables au point qu’il imaginait déjà de s’arracher la peau pour ne plus avoir à subir ce supplice.
Il ne sut combien de temps il resta adossé à l’arbre, cassé en deux, mais il ne trouva le sommeil à aucun moment.
Un fait pourtant difficilement oubliable lui revint tout à coup en mémoire.
Depuis les nouvelles lois mises en place en 2011, on implantait une puce dans les bras de chaque citoyen de plus de trois ans. Entre autres, cette fameuse puce devait permettre de les localiser où qu’ils soient.
Sam ouvrit de grands yeux inquiets, soudain certain d’être suivi à distance par toutes sortes d’appareils. On savait exactement où il se trouvait, on le pistait. Il leva les yeux vers le ciel, adressant un salut ironique aux satellites qui ne perdraient certainement jamais son signal. La lassitude et la résignation le firent rire.
Voilà donc pourquoi l’agent du Ministère avait laissé tomber ses recherches. Il le retrouverait.
Là aussi se trouvait certainement l’origine de la démangeaison. Inconsciemment, il avait probablement cherché à se débarrasser du corps étranger. Et il savait qu’il ne serait pas tranquille tant qu’il n’y serait pas parvenu. Autant dire qu’il ne trouverait pas le sommeil avant un moment.
Avant d’avoir pu goûter à un repos bien mérité, Sam se leva donc avec difficulté et se mit en quête d’un moyen d’extraire l’abomination du Ministère. Ses jambes le soutenaient à peine alors qu’il titubait le long des rails. Il ne s’effondra pas, mais trébucha toutefois à de nombreuses reprises, avançant comme dans un rêve, regardant droit devant lui.
Soudain, le ciel s’assombrit et Sam sortit de sa torpeur. Il se rendit alors compte que le bruit de ses pas et de sa respiration rebondissait contre les parois délabrées d’un tunnel.
Quelque part dans l’ouvrage abandonné, des gouttes tombaient dans une flaque et des rats couinaient leur mécontentement, tandis qu’une odeur de moisi montait à l’assaut des narines. Ce fut tout de même ici que l’ancien bibliothécaire décida qu’il en avait trop fait pour aujourd’hui ; il se laissa lourdement choir à terre plus qu’il ne s’assit, le dos contre le vieux béton humide.
Là, ses yeux tombèrent hasardeusement sur le fragment d’une vitre brisée. Sans réfléchir, il le saisit et, se disant que cela ferait bien son affaire, menaça de l’enfoncer dans son avant-bras.
Arrivé à ce point-là, il hésita. En partie parce qu’il commença à réfléchir. Sans parler de la douleur, il ne savait même pas avec exactitude où se trouvait la puce.
Ensuite, lorsqu’il prit enfin sa décision, la peur retint son bras et il ne fit que s’entailler, ce qui engendrait bien assez de souffrance comme ça.
Il ne sut jamais ce qui le poussa finalement à franchir le cap de la simple décision. Tout ce qu’il se rappela par la suite, c’était qu’à ce moment là il avait eu une pensée pour sa famille. Il s’agissait peut-être du seul moyen de les revoir un jour.
Il plongea donc la pointe en verre le plus profondément possible dans sa chair.
Les échos de son cri de douleur imposèrent un silence de quelques secondes dans le tunnel. Puis toute cette souffrance mêlée à la fatigue lui fit soudain perdre prise.
Et il s’enfuit de la réalité.
Chapitre 5
Lorsque Samuel Devereaux revint à lui, le jour avait disparu à la faveur de la lueur bleutée de la nuit. Emergeant d’un mauvais rêve, il ne comprit pas tout de suite pourquoi il était assis ici.
Il fallut que la douleur le foudroie au moment où il entreprenait de se lever pour que ses souvenirs refassent surface. Elle le prit dans tout le bras gauche, du bout des doigts jusqu’au cou.
L’ex employé du Consortium serra les dents et étouffa son cri. Un voile blanc effaça lentement le paysage sordide et s’estompa aussitôt, laissant les formes se préciser à nouveau sans qu’il ne perde connaissance.
Mais que lui avait-il donc pris de faire ça !
Avec appréhension, il prit sur lui et s’efforça de jeter un œil sur la plaie qui ne devait pas être belle à voir.
Ses souvenirs du jour précédent étaient très confus, certes, mais il était quasiment certain de ne pas avoir eu le temps ni la force de bander la blessure. Il lui fallut beaucoup de temps pour rassembler entièrement ses esprits et comprendre enfin qu’il n’était pas seul.
Il fixa le bandage avec une mine ahurie. A défaut d’être de qualité professionnelle, il avait au moins le mérite de lui avoir probablement sauvé la vie. Sans lui, Sam se serait contenté de se vider de son sang. Il faudrait qu’il pense à remercier son sauveur.
Le bibliothécaire laissa patiemment vagabonder un œil morne autour de lui. Qui pouvait l’avoir sauvé ici, loin de tout ?
C’était une question à laquelle il aurait bientôt une réponse. Quelqu’un, en effet, approchait dans la pénombre, et l’écho de ses pas relevait de l’irréel dans l’esprit de Sam.
Et enfin, après un long moment d’angoisse, il put découvrir son sauveur à la faveur de la clarté nocturne. Il s’agissait d’un vieil homme émaciée au visage buriné par le temps. Ses vêtements troués ne devaient pas l’avoir quitté depuis très longtemps. Barbe et cheveux devaient être entretenus avec les moyens du bord et Sam ne put s’empêcher de remarquer que l’homme traînait avec lui l’odeur intenable de l’abri.
Depuis combien de temps vivait-il ici ?
– Ah ! On est réveillé, remarqua l’inconnu d’une voix rauque.
Sam essaya de bouger, mais la douleur le rappela à l’ordre encore une fois.
– Je suis pas docteur, dit l’homme. Tu devrais peut-être pas te lever pour l’instant. J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’avais. Mais c’était pas beau à voir ce que tu t’es fait. T’auras de la chance si ça s’infecte pas.
Puis il examina le bandage, apparemment satisfait de son travail.
– Faudra le changer, reprit-il. J’imagine que tu peux pas aller te faire soigner.
Il y eut un silence pesant pendant lequel les deux hommes se dévisagèrent. Ce fut l’habitant des lieux qui le rompit.
– Pourquoi t’as fait ça ?
Le bibliothécaire ne comprit pas de quoi voulait parler son soigneur.
– Pourquoi tu t’es ouvert le bras comme ça ? C’est bien toi qui l’as fait, hein ?
– C’était pour… commença à expliquer Sam.
Il s’interrompit, plus tellement sûr des raisons ni des intentions qui l’avaient poussé à se mutiler.
– C’est pour ça ? interrogea le vieil homme en exhibant entre le pouce et l’index un petit caillou lisse. (Il mit de force l’objet dans la main de Sam.) C’était pas une bonne idée, tu sais.
Avec le temps, Samuel Devereaux apprit à connaître son nouvel ami, un ancien ingénieur en électronique. Il se faisait appeler Vic et vivait dans le tunnel depuis plusieurs dizaines d’années. Il était venu ici dans les mêmes circonstances que le bibliothécaire : les deux hommes étaient de dangereux criminels aux yeux de la justice.
Ils passaient leurs nuits dans une locomotive abandonnée au fond du tunnel. Vic y avait aménagé son petit nid à l’écart de la civilisation : des couvertures et des vêtements récupérés ici ou là, ce qui avait permis à Sam d’emprunter une vieille veste en prévision des temps frais.
Lorsque le temps était à la pluie, les deux hommes sortaient des récipients et faisaient des réserves d’eau. Pour manger, lapins et pigeons étaient des mets de choix, mais la principale alimentation des fuyards grouillait dans la cachette.
Bien que pullulant, les rats restaient difficiles à attraper : ils sautaient sur leurs agresseurs et mordaient avec une force terrifiante. Ils puaient, leur chair n’était pas tendre et avait goût de charogne. Cependant, même peu nourrissants, ils constituaient bien souvent leur seul repas de la journée. Toutefois, pour agrémenter un peu leur vie, ils eurent la chance de pouvoir cueillir des mûres, le seul fruit qui poussait dans ce bois.
Ils survivaient donc et tissaient entre eux un étrange lien d’amitié. Au cours des longues soirées d’été et d’automne, ils avaient partagé leurs expériences. Et les jours coulaient paisiblement et invariables.
Néanmoins, Sam n’avait jamais cessé de penser à ceux qu’il avait laissés en arrière. Chaque journée qu’il passait loin d’eux demeurait un supplice. Il aurait donné n’importe quoi pour revoir le visage de sa femme et entendre les rires de son fils. Il n’avait même pas de photos sur lui pour pouvoir se recueillir. Et peu à peu, malgré ses efforts pour s’en souvenir, il oubliait les traits de ses proches.
Et sa blessure ne semblait pas vouloir guérir. La douleur devint lancinante et le bibliothécaire ne retrouva jamais l’usage total de sa main. Il n’en dormait que difficilement et commençait à avoir du mal à se mouvoir.
Autour de la plaie, malgré les soins que l’on avait pris pour éviter l’infection, la peau boursouflée prenait une vilaine teinte noire et Sam ne pouvait plus bouger ses doigts ; il fallait avouer que l’endroit dans lequel Sam avait posé ses bagages n’était pas une référence en regard de l’hygiène.
Pour cette raison, il avait besoin de voir sa famille.
– Moi, j’aurais jamais eu le cran de faire ça, s’ouvrit un jour Vic. Qu’est-ce qui t’a poussé à te mutiler comme ça ?
Cela faisait peut-être un mois que Sam était là, et il abordait le sujet pour la première fois.
– Je sais pas vraiment, avoua-t-il. Je me suis dit que c’était le seul moyen de revoir ma famille.
Vic fit une drôle de grimace.
– Ta famille, souffla-t-il avant de retrousser sa manche. Regarde ! Moi, je l’ai toujours, ma soi-disant puce. Et personne est venu me chercher. (Il prit une longue inspiration et le toisa avec pitié mêlée et colère.) Tu sais, j’en ai fabriqué de ces engins… Crois-moi : dedans, y a rien. C’est qu’un circuit passif sans rien. Pas de mémoire, pas d’antenne, pas d’énergie. Rien, je te dis. C’est qu’un leurre pour nous contrôler.
Sam peina à accuser le coup et n’eut pas le temps d’imaginer la portée de la brusque révélation.
– Toute cette société, enfonça encore son ami, c’est qu’un leurre. Les puces, les caméras… Tout ça, c’est que du vent. Y a aucun système qui permet de reconnaître la physionomie, crois-moi, aucune puce qui peut localiser chaque individu.
– C’est pas possible, nia férocement Sam.
– Tu crois ça ?
– Comment ils feraient pour nous repérer alors, pour savoir qu’on a commis un délit ?
– A ton avis ?
Mais c’était comme si le vieil homme parlait à un mur : Sam rejetait tout en bloc. Comment cela pourrait-il être vrai ?
– C’est la société. C’est le système qui veut ça. Les citoyens sont tellement oppressés que tout marche grâce à la dénonciation. Que ce soit vrai ou pas, ce qui compte c’est de dénoncer son voisin. Personne vérifie. Finalement, ils ont pas besoin de toute cette technologie. Le fait que les gens croient que ça existe suffit à les soumettre.
Il y eut encore un long instant de silence pendant lequel Sam lutta contre cette version fantasque de son monde.
– Je me disais bien que tu aurais du mal à accepter. Il m’a fallu beaucoup de temps à moi aussi.
– Non ! explosa Sam. Ca se peut pas.
– Si, ça se peut. Tu les as vus ces marginaux qui vivent que pour gagner quelques points au risque d’y laisser la vie. C’est quoi tes crimes ?
– Mes crimes ? J’ai traversé au feu rouge… euh… et je sais plus. Ah si ! J’ai fumé dans un lieu public.
– Fumé ? Depuis que t’es arrivé, je t’ai pas entendu une seule fois demander après une cigarette. T’avais même pas un paquet sur toi. Un vrai fumeur aurait pas pu arrêter comme ça. Ils mettent des trucs dedans, tu vois ? Juste pour nous rendre accrocs malgré le prix et les risques. Comme ça, ils gagnent sur tous les tableaux, tu comprends ? Si t’avais vraiment été fumeur, t’aurais pas pu t’empêcher d’en demander une. T’aurais chercher à en avoir une par tous les moyens.
Les deux hommes se défièrent du regard.
– Tu comprends pas le problème. On nous élève en nous disant que le système se trompe pas. On nous force à le croire. Ils contrôlent nos esprits, Sam. Ils sont dans nos têtes, ils sont partout. La télé, la radio… ils diffusent des spots subliminaux, ils mettent des drogues dans la bouffe. Même la clim en est bourrée. C’est un peu comme du lavage de cerveau. C’est pour ça qu’on veut pas croire que le système se trompe, même si c’est évident.
– Non ! s’écria Sam en écarquillant les yeux. Non ! Non ! Non ! répéta-t-il alors que tout s’effondrait encore autour de lui.
Le vieil homme dut attendre que son interlocuteur se calme.
– C’est ça que je voulais dire, reprit-il d’une voix plus douce. Je crois qu’il est encore trop tôt pour toi, il faut un certain temps pour que notre corps et notre cerveau oublient toutes ces substances. Je le sais, je suis passé par là. Et aujourd’hui, je vois plus clair. C’est pour ça que je t’avais rien dit avant. Un jour, Sam, tu verras.
Le temps passa. L’altercation avait éloigné les deux hommes qui devaient malgré tout continuer à coopérer pour survivre.
Sam n’adhéra jamais à l’idée saugrenue de son compagnon de chambrée : le monde ne pouvait pas être ainsi. Cela ne pouvait pas être un leurre. Pour cela, il aurait dû admettre que toute sa vie n’avait été qu’un sombre mensonge, ce qu’il ne pouvait accepter. Il avait une femme et un enfant qu’il aimait. Il avait un travail qui lui avait permis de vivre.
C’était répugnant de vouloir lui faire croire que tout ce qu’il avait vécu était faux.
Samuel Devereaux avait été reconnu coupable d’avoir fumé à plusieurs reprises dans un lieu public. Coupable aussi d’avoir traversé au rouge. Il n’y avait pas que cela, cependant, c’étaient ces faits qui l’avaient le plus marqué. Il ne saurait dire pourquoi. Peut-être parce qu’ils étaient apparus en tête de liste.
D’autres discussions similaires éclatèrent. Vic commençait généralement à raconter sa vie passée – remplie de trous – avant de revenir fatalement asséner Sam de ses idées farfelues. Hermétique, l’ancien bibliothécaire rejetait tout en bloc.
Il ne voulait pas croire que la puce qu’il s’était arraché n’était là que pour rendre le peuple craintif. Les caméras qui filmaient chaque recoin de la ville ne pouvaient pas être là uniquement pour faire joli. Et comment croire que le Ministère était capable de laver le cerveau des citoyens. C’était impossible.
Chapitre 6
Souffrant toujours le martyre à cause de la blessure qu’il s’était lui-même infligée, Samuel Devereaux prit un soir la grave décision de quitter l’abri à la faveur de la nuit qui approchait, et de laisser là le vieil homme.
– Je m’en vais, dit-il simplement.
– Je me doutais bien que ça allait arriver. Je le ferais pas à ta place.
– Je veux revoir ma famille.
Comme à chaque qu’il traitait des siens, une drôle de grimace ombragea le visage de Vic.
– Mouais, dit-il. Je peux pas te laisser faire, tu sais. Tu risques de leur dire où je suis et ce que je sais.
– Non, Vic. Je ferais jamais ça. Tu le sais bien.
– Je veux bien croire à ta sincérité, mais tu les connais pas : ils te feront dire ce qu’ils veulent. Ils ont tout ce qu’il faut pour ça.
Puis les événements se précipitèrent et devinrent flou dans la mémoire de Sam. Vic lui sauta soudain dessus et tenta de l’étrangler.
Une terrible douleur irradia soudain jusque dans le dos de Devereaux. Le manque d’air le faisait suffoquer. Des papillons traversèrent son champ de vision.
Heureusement pour lui, sa main valide effleura tout à coup un objet dur. Il ne savait pas de quoi il s’agissait, mais il le saisit et en asséna un coup violent sur la tête de son adversaire.
Vic lâcha aussitôt prise et s’étala de tout son long. Les hommes, allongés côte à côte, tentaient de retrouver leur souffle.
– C’est pas contre toi, dit soudain le vieil homme, exténué.
Malgré le choc et la surprise, Sam ne lui en voulait pas vraiment. C’était un sentiment étrange envers un homme qui avait tenté de le tuer. En fait, ils étaient pareils tous les deux : ils ne cherchaient finalement qu’à survivre.
– Mais je peux pas te laisser partir comme ça. Même si tu le crois pas, tu finiras par leur parler de moi. Et ça, je peux pas le permettre. Je retournerai jamais dans la ville. (Il se redressa difficilement.) Je t’ai jamais dit pourquoi j’étais recherché, je crois.
Le bibliothécaire s’assit à son tour, l’arme improvisée – une barre de fer – toujours en main, et observa le crâne ensanglanté de l’ancien ingénieur.
– J’ai tué un policier, révéla-t-il en s’essuyant le front. Il me disait paranoïaque.
Puis il partit d’un rire terrible.
Sam ne savait plus tellement quoi penser. Il était tombé sur un fou, à coup sûr. Il l’avait côtoyé durant près de quatre mois, et jamais cela ne l’avait marqué à ce point.
Il ne put malheureusement en savoir plus, car l’attaque suivante fut fatale au vieil homme.
Ce dernier tenta, avec l’énergie du désespoir, de démunir Sam de son arme. Cependant, il ne s’était pas attendu à sa réaction plus guidée par la chance et l’instinct que par autre chose.
Quand Vic sauta littéralement sur son adversaire, ce dernier eut un simple réflexe de recul. L’extrémité de la barre se coinça alors dans le dallage métallique du sol, tandis que devant lui l’autre extrémité crissa désagréablement sur les côtes de l’homme qui l’avait sauvé si longtemps auparavant.
Vic prit soudain une inspiration sifflante et ses yeux s’agrandirent d’effroi. En proie à la détresse, il saisit la barre à deux mains, en vain. Un filet vermeille coulait de sa bouche, un flot de sang jaillissait de sa blessure avec un étrange chuintement et ruisselait le long du métal.
Sam regarda avec mélancolie la flaque visqueuse se répandre sur le sol rouillé.
Alors qu’il savait sa fin proche, Vic eut un sourire énigmatique.
– Bonne chance, Sam, gargouilla-t-il avant que sa tête ne se balançât mollement au bout du cou et qu’il ne s’effondrât sur les genoux de son victorieux ami.
Désolé, voulut répondre ce dernier.
Mais les mots moururent dans sa gorge.
Sam n’accorda pas de funérailles décentes à son ami, il n’avait ni la force ni les outils pour creuser. Cependant, il fit du mieux qu’il put : il l’allongea sur le dos, retira la pointe qui le traversait de part en part et croisa ses mains sur la poitrine. Mais il se trouva incapable de prononcer quoi que ce fût qui put faire office de nécrologie, rien ne venait et une boule enflait dans sa gorge. Il laissa simplement rouler une larme sur sa joue crasseuse et ne sut dire combien de temps il resta là, se disant que son vieil ami avait finalement peut-être voulu en finir. Ce qui le dégagea d’une certaine part de responsabilité.
Finalement, il laissa le corps et quitta l’abri puis, pour la première fois depuis quatre mois, le bois.
Au loin, de lourds nuages encore violacés dans la lueur de l’aurore annonçaient un violent orage.
Chapitre 7
Etrangement, le code d’entrée de l’immeuble n’avait pas changé depuis son départ. Toutefois, Samuel Devereaux marqua une longue hésitation devant la porte d’entrée. C’était la nuit, il était trempé et certainement pas présentable. Que dirait sa femme en le voyant ainsi ?
Sans parler de l’odeur qu’il devait probablement dégager.
Sam n’avait tout de même pas fait tout ce chemin pour rien ! Et surtout, il n’avait pas tué celui qui fut son seul ami dans la misère pour reculer devant une porte.
Alors, lentement, il leva la main… et s’immobilisa.
Carridge, était-il écrit sur la sonnette. Elle avait donc repris son nom de jeune fille. Au moins n’avait-elle pas déménagé.
L’étonnement passé, il sonna.
Une minute passa. Impatient, il sonna encore. Enfin, il entendit des voix et des pas à l’intérieur.
Et la porte s’entrouvrit… avec le loquet de sécurité. Une femme aux cheveux bruns regarda par l’ouverture. Ses yeux fatigués jaugèrent avec dégoût l’homme dépenaillé qui se trouvait devant lui.
Des larmes de joie bloquèrent la gorge de Sam comme le visage de sa femme redevenait net. La course était terminée, ne pouvait-il s’empêcher de penser.
A tort bien entendu.
– Qui êtes-vous ? demanda sa femme d’une voix pâteuse.
Bien que piqué au vif, Sam comprit que c’était son apparence qui devait être mise en cause.
– Tonia, dit-il, c’est moi, c’est Sam.
– Sam ? répondit-elle décontenancée. Je… (Puis ses yeux redevinrent froids, comme si elle perdait une lutte intérieure.) Comment connaissez-vous mon nom ?
Là, Sam fut plus que surpris. Alarmé semblait plus juste.
– Mais, c’est moi : Samuel Devereaux, ton mari.
– Mon mari est mort il y a deux ans, répondit-elle d’une voix glaciale. Et il ne vous ressemblait certainement pas.
– Qui c’est maman ? intervint une petite voix.
Tonia se retourna et laissa Sam entrevoir son fils. Le garçonnet et l’homme se regardèrent.
– Et toi, tu me reconnais ? demanda Sam sans contrôler sa voix.
Mais le garçon serra sa mère en pleurant.
– C’est moi : c’est papa !
– Non ! cria le garçon d’une voix aiguë.
– Ecoutez ! s’énerva Tonia. J’ai appelé la police ! Vous feriez mieux de nous laisser tranquille.
– Je… j’ai vécu tout ce temps en pensant à vous, sanglotta Sam en retenant la porte qui ne demandait qu’à se refermer. Je me suis ouvert le bras pour sortir cette puce. Cette puce inutile, ajouta-t-il malgré lui.
– Laissez-nous tranquille ! cria-t-elle en mettant tout son poids sur la porte.
– J’arrive, Madame Carridge, grésilla alors une voix.
A bout de forces, autant physiquement que moralement, Sam laissa la porte se fermer sur son nez.
– Je vous ai reconnu, avoua-t-elle soudain depuis l’intérieur.
Le visage de Sam s’illumina, mais ce fut de courte durée.
– C’est vous le criminel dont le portrait est affiché en bas de l’immeuble. L’homme que j’avais en ligne, c’est un agent du Ministère. C’est un Chasseur.
Sam s’effondra sur le palier. Mais qu’avaient-ils fait à sa famille ?
Lorsqu’il décida finalement qu’il était temps de se lever, il avait déjà passé bien trop de temps à se lamenter sur son sort. Il ne savait pas ce qu’il pouvait faire maintenant.
Il commença donc par descendre. Son portrait était effectivement diffusé par l’écran fixé sur la façade de l’immeuble. Néanmoins, sous le visage, c’était le nom de Sid Karniak qui figurait.
On lui avait tout pris, jusqu’à son identité. Et personne ne s’en était rendu compte. Tout le monde l’avait oublié.
Au fond de lui, étrangement, il acceptait ce nouveau nom qui s’était frayé un chemin dans son esprit.
Il était donc Sid Karniak.
– Sid Karniak, essaya-t-il en regardant son portrait.
Samuel Devereaux était mort et enterré depuis longtemps.
– Monsieur Karniak ! cria-t-on soudain.
Et Sam – Sid – prit la fuite.
Chapitre 8
L’alarme de la voiture derrière laquelle il s’était réfugié hurla soudain et les phares s’allumèrent par intermittence. Sid était resté trop longtemps à côté du véhicule.
Il voulut se lever et se réfugier encore…
Mais le Chasseur était déjà sur lui.
– Je l’avais dit que je vous retrouverai, Monsieur Karniak, ironisa-t-il. Quatre mois quand même. J’espère que vous eu le temps d’avoir peur, sourit-il.
Puis il pointa le canon de l’arme sur son front. Sa main était tatouée du signe de l’ordre des Chasseurs.
– La course est finie.
Finalement, le Chasseur s’éloigna de quelques centimètres tout en gardant le criminel enjoue.
Sid – Sam ? – tourna la tête et ferma les yeux, refusant de voir son destin en face.
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